Incarcération: vues de l’intérieur

par le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par les journalistes d'Alter Échos

Incarcération: vues de l’intérieur

Incarcération: vues de l’intérieur

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par les journalistes d'Alter Échos
Photos : le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste
15 novembre 2018

Pour pas mal de personnes, vivre en prison, c’est un peu l’hôtel. Nourris, logés, blanchis, les détenus n’auraient pas vraiment de quoi se plaindre finalement. Et pourtant… Au-delà de la perte de liberté, qui devrait être la seule sanction, ceux qui vivent derrière les murs des prisons « paient » de leur personne.

 

Derrière les murs

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste

« Les chats se font bouffer par les rats »

Cafards, punaises de lit, rats, gale, exiguïté des cellules, souvent occupées à plusieurs. En prison, l’hygiène des lieux laisse à désirer. « L’autre jour, explique un détenu, il y avait des hommes d’une société de désinfection qui sont entrés masqués et qui ont aspergé un produit pour traiter les cellules. Ensuite les gardiens ont proposé à plusieurs détenus, des paumés qui n’ont pas un balle, de rester quelques jours dans les cellules désinsectisées, en échange d’un paquet de tabac et d’une bouteille d’eau, pour voir s’ils se faisaient encore piquer. »

Autre prison, autre situation ? Farid parle de Lantin : « Dans les préaux, il y avait des rats. Tellement de rats qu’on avait l’impression qu’ils étaient chez eux et nous, les intrus ! Alors ils ont amené des chats pour chasser les rats, mais en fait, ce sont les rats qui coursaient les chats qui se barraient pour ne pas se faire mordre. Après quelques semaines, les chats étaient pleins de blessures… » Ce sont les détenus qui se chargent du nettoyage des cellules. « Vous recevez le matériel, raclette, seau, produit de nettoyage de la prison ou vous achetez le matériel via la cantine. Moi, je passe tout à l’eau, je racle et je ramasse l’eau avec une ramassette que je déverse dans la toilette. J’ai demandé un mob Vileda via la cantine mais ça a été refusé », explique Farid. Si certains sont attentifs à garder les cellules propres, ce n’est pas le cas de tous, et cela peut vite devenir sale. « Les entrantes, explique Saadia, ne se rendent pas compte qu’il faut faire attention à l’endroit où l’on vit et elles sont crades, mettent du dentifrice sur les murs, crachent des mollards sur le sol. »

Quant au « nettoyage » des détenus, les douches, c’est deux fois par semaine, ou alors dans le préau, à l’eau froide. C’est ce que fait Jy, après l’utilisation des engins de sport qui sont dans les préaux. S., lui, explique qu’il y a une douche dans l’atelier dans lequel il travaille, mais on lui demande régulièrement de prendre sa douche alors que le travail n’est pas terminé. « Quand vous sortez de l’atelier, une heure après avoir pris votre douche, vous êtes aussi sale que si vous n’en aviez pas pris. »

Au-delà de l’insalubrité des cuisines, les conditions d’hygiène sont catastrophiques dans le système carcéral. Les rats et les cafards pullulent. La literie est extrêmement sale, comme l’a par exemple relevé la commission de surveillance de la prison de Termonde : les matelas, oreillers et couvertures ne sont lavés parfois qu’une fois par an alors qu’ils sont utilisés par plusieurs personnes, les draps ne sont changés qu’une fois par mois, etc. Dans la majorité des établissements, les produits d’entretien, les produits sanitaires et les produits de soins (dentifrice, savon, eau de javel…) doivent être achetés par le biais de la cantine une fois le « pack entrant » épuisé. Cela crée une discrimination vis-à-vis des détenus sans ressources. Concernant les douches, les détenus des prisons se plaignent fréquemment de leur difficulté d’accès. Même en période de canicule, ils ne peuvent prendre une douche qu’une fois tous les trois jours, alors qu’il règne dans les cellules une température moyenne de 35°. Lors des grèves, l’accès aux douches est encore plus aléatoire. Il est arrivé que des détenus n’aient pas accès aux sanitaires pendant 15 jours !
Source : Notice 2016. Pour le droit à la dignité des personnes détenues, OIP. Les conditions d’hygiène (vétusté, insalubrité) ont un impact sur la santé : dermatites, problèmes respiratoires, infections cutanées, etc. Source : Rapport final « Santé » des Commissions de surveillance pour 2015 et 2016.

« Si t’as pas d’argent et pas de soutien de l’extérieur, t’es dans la m… »

Tout coûte cher en prison. Pour la cantine, les achats se font au Colruyt sur base de listes sur lesquelles vous pouvez choisir les articles à commander. Des listes qui sont à géométrie variable, selon les prisons. De trois pages à vingt pages : ceux qui ont déjà voyagé dans les différentes prisons du pays ont vite fait de comparer les propositions. Quelle que soit la longueur de la liste, les prix seront majorés de 20% par rapport aux tarifs en magasin. Sauf pour le tabac dont le prix est fixe. Certains comme Farid ne mangent jamais les repas distribués par la prison (« Trop infects pour être avalés », « De toute façon, ils jettent la moitié à chaque repas », « Pour le régime hallal, on repassera : avant d’arriver devant les cellules, ils séparent les plateaux en deux. Hallal d’un côté, le reste de l’autre. ») Donc il cantine l’ensemble de sa nourriture. Ce qui lui coûte, chaque mois, entre 500-600 euros par mois. « J’ai tout le matériel dans ma cellule pour cuisiner, tu peux d’ailleurs cantiner des plaques chauffantes car je ne suis pas le seul à choisir cette option qui me coûte cher. Heureusement j’ai des revenus… Souvent les gardiens viennent me demander ce que je prépare, me disent que ça sent bon. » D’autres hésitent à prendre les plateaux servis par la prison : « Il y a bien des légumes, de la viande et des féculents, mais ils en ont juste le nom. Alors moi je mange des chips, des choses toutes préparées. Je ne cuisine pas comme Farid. » « Tu paies aussi pour la télé : 11 euros par mois. Si t’as pas de sous, tu reçois 50 euros d’où sont prélevés les 11 euros de la télé. Tu reçois un kit hygiène, qui comprend une brosse à dents, du dentifrice, un savon, un rouleau de papier toilette, un rasoir, de la mousse à raser, des serviettes hygiéniques. Il te reste 39 euros pour la cantine. Les sacs poubelles, c’est à ta charge… »

En règle générale, la salubrité des cuisines est mise en cause. Cafards, rats et souris pullulent jusque dans les frigos, lesquels ne respectent bien souvent pas la chaîne du froid. En 2008, 50% des enquêtes effectuées dans les établissements pénitentiaires par L’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire ont abouti à un rapport défavorable, pourcentage largement supérieur à celui lié aux autres collectivités.
Source : Notice 2016. Pour le droit à la dignité des personnes détenues, OIP.

« De la paperasse pour chaque demande »

« Vous voulez passer deux heures avec votre femme ? Vous souhaitez voir une assistante sociale ? Vous avez besoin d’un rouleau de PQ ? Vous devez faire des demandes écrites pour tout. Une visite en VHS, une commande alimentaire, une visite chez le médecin… Tout est procédurier. » Une extrême lourdeur administrative règne en prison. Quel est le circuit de ces demandes ? « En fait, expliquent Farid et Mickaël, au moment du passage chariot-repas, on peut recevoir des feuilles de demandes qui se trouvent dans le chariot. Il faut demander au gardien le document ad hoc. Ce n’est pas très discret. Si vous voulez envoyer un rapport à la direction, une demande de visite pour le médecin ou le dentiste ou si vous voulez rencontrer le SPS (service psycho-social), tout passe par ces documents. » Une fois que ces documents sont remis au gardien, cela peut prendre du temps avant d’avoir une réponse. Exemple ? Le système pour la cantine : le lundi matin, il faut remplir le document pour la cantine spéciale tabac/cigarettes. « Vous recevez votre commande le lundi suivant et devez remplir le document pour la semaine qui suit et ainsi de suite… » Idem pour la cantine du mardi qui concerne les biens périssables, puis le mercredi, celle des biens non périssables, le jeudi pour la viande et une fois par mois, une cantine extérieure dans des magasins que vous pouvez désigner. « Pour cette cantine qui concerne certaines enseignes (Di, Trafic, Décathlon, Club…), vous n’avez droit qu’à sept articles maximum. Si vous vous trompez dans la commande, vous devez attendre le mois suivant car elle n’a lieu qu’une fois par mois. » Il y a aussi une cantine Eldi, celle du matériel électro pour l’achat des plaques chauffantes par exemple, et une cantine musulmane, une fois toutes les deux semaines. Les demandes pour une visite médicale, chez le dentiste ou l’orthopédiste sont traitées selon le même procédé. Un document à remplir, qui va passer de bac à courrier en bac à courrier et vous pouvez attendre des mois avant que la demande ne soit prise en compte. Farid : « Les demandes qui sont traitées et pour lesquelles vous sollicitez par exemple un rendez-vous à l’extérieur, ne sont pas forcément prioritaires. »

Les visites : le parcours du combattant

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste

Pour rendre visite à un(e) détenu(e) à la prison, il ne suffit pas croire qu’il suffit de se présenter au guichet d’entrée aux heures de visite. En tout cas cela dépend du degré de parenté. Pour les parents et alliés en ligne directe, tuteur, conjoint, personne avec laquelle le détenu vit maritalement, les oncles et les tantes, normalement, il convient de se présenter après avoir justifié de son identité. Les enfants mineurs doivent être accompagnés d’un majeur. Ces visites peuvent être interdites par le directeur de manière provisoire s’il estime que des indices existent qui pourraient donner à penser que la visite pourrait présenter un grave danger pour le maintien de l’ordre ou de la sécurité. Les autres visiteurs sont admis à la visite après autorisation préalable du directeur. Idem pour le parent qui n’a pas la possibilité de prouver la relation de parenté avec le détenu, comme c’est le cas du papa de Saadia. Elle reçoit aussi la visite d’une amie tous les mois. Elle explique les démarches que cette amie a dû faire pour pouvoir rencontrer son amie au parloir : « Elle a dû introduire une demande à la commune pour avoir un certificat de bonne vie et mœurs et envoyer une lettre de motivation à la direction, puis une deuxième. Finalement ça a marché. Si elle avait eu un casier, cela aurait été “niet”.» Pas question de recevoir de visites de personnes ayant fait de la prison. Pour Saadia, cette visite est importante car elle est plus âgée que la plupart des détenues et ressent le besoin de se confier à cette amie qui la connaît depuis longtemps. Par ailleurs, sa maman leur a toujours dit, à elle et ses frères quand ils étaient petits, que s’ils faisaient de la prison, elle ne viendrait pas les visiter. Elle a tenu parole. Elles se parlent au téléphone. En revanche son père lui rendait visite de temps en temps, mais depuis le début d’année 2017, plus de nouvelles.

Dans la pratique, les conditions d’organisation des visites sont fréquemment dénoncées par les détenus et leurs proches. Le nombre de places disponibles est souvent insuffisant pour le nombre de visiteurs et, selon les établissements, l’inscription à la visite nécessite entre 10 minutes et une heure. Par ailleurs, le fait d’avoir une autorisation de visite (famille, visiteurs de prison…) n’empêche pas les problèmes dans la mesure où ce sont souvent les agents pénitentiaires de service à l’entrée qui, pour des raisons parfois subjectives, admettent ou refusent l’entrée au visiteur qui se présente à la prison. Les visites peuvent être l’occasion de vexations diverses et devenir un moyen de sanction informelle. Dans certains établissements, les fouilles des détenus après les visites à table posent également des problèmes. De nombreux détenus dénoncent les attitudes déplacées des agents.
Source : Notice 2016. Pour le droit à la dignité des personnes détenues, OIP.

Intimité

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste

Pour l’intimité, c’est râpé !

Au moment des premiers ateliers, les « visites hors surveillance», autrement dit visites conjugales, se déroulent dans les cellules dites VHS. Trois cellules ont été rénovées à Mons et sont annoncées depuis plusieurs années, sans pour autant être accessibles. En cause : une passerelle manquante pour accéder aux cellules, le sens d’ouverture des portes monté à l’envers, une rupture de stock de serrures pour les portes, des caméras fournies mais incompatibles avec le système informatique obsolète… Les détenus décrivent la cellule VHS utilisée jusqu’ici: « Elle n’est pas propre, des tas d’injures et de mots sales y sont inscrits sur les murs. Rayon mobilier, on y trouve un lit pour deux personnes, mais pour lequel on ne reçoit jamais les draps de la bonne taille, une cabine de douche en plastique qui devrait avoir quatre parois, mais qui n’en a plus que deux, et qui risque de s’effondrer à tout moment, et, derrière un paravent, une toilette en plastique avec un couvercle. La dite cellule est entourée d’autre cellules, dans une aile où il y a beaucoup de passage : les entrants, les vestiaires, mais aussi un préau et le cachot avec des détenus qui appellent sans cesse les gardiens… Pas terrible pour l’intimité. » Depuis quelques semaines, c’est le jour et la nuit. En juillet 2018, près de huit ans après que le directeur ait souhaité leur rénovation, une première cellule rénovée – en réalité un petit studio aménagé – a été mise en service et aujourd’hui les trois VHS sont en « activité ». Il faut s’y prendre à l’avance pour réserver deux heures de VHS. « Si t’oublies de faire la demande bien à l’avance, tu passes ton tour .» Les visites ont lieu la semaine ou le WE, réparties tout au long de la journée. Pour le visiteur ou la visiteuse extérieure, il faut pouvoir se libérer. Ce n’est pas toujours évident à organiser. Et puis parfois aussi les choses se passent mal. Un détenu raconte sa dernière visite VHS. À la fin des deux heures, un gardien a fait mine de rentrer dans la cellule en utilisant sa clef : « Normalement, il frappe à la porte et prévient que la visite touche à sa fin. Ici j’ai bien entendu la clef dans la serrure, il allait rentrer alors que ma femme était en petite tenue. Je l’ai empêché de rentrer et comme il essayait encore, je l’ai menacé. » Résultat : le détenu a passé la nuit au cachot. Le lendemain, il a demandé qu’on visionne les caméras. On lui promettait des sanctions, l’affaire a été classée sans suite… Sans suite pour le détenu, mais aussi pour le gardien.

Si les visites intimes contribuent de manière manifeste au processus de réinsertion et de réhabilitation d’un individu en permettant le maintien des liens et d’un équilibre affectif, ces visites hors surveillance sont aussi utilisées comme un instrument contribuant à la gestion et au contrôle de la population carcérale. En effet, sous la menace latente de perdre le bénéfice des visites intimes, les détenus sont contraints de se comporter comme l’institution pénitentiaire le requiert. Le détenu pourra éventuellement être privé de ces visites à titre de sanction disciplinaire.
Source : Notice 2016. Pour le droit à la dignité des personnes détenues, OIP.

Du travail, mais pas pour tous

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste

Le travail à la prison de Mons, tout comme les rares activités, est plutôt « genré » : électricité pour les hommes, couture pour les femmes. M.E. et M. cousent les uniformes pour les détenus de Mons et d’ailleurs, et d’autres filles s’occupent de la buanderie. En tout ce sont neuf filles sur les 34 qui travaillent. Chez les hommes, S. raconte : « On réalise des blochets. On est payé à la pièce : tu bosses comme un dingue, c’est du travail à la chaîne, et tu gagnes 200, max 300 euros, alors que tu y passes des heures. » Farid, lui, fait coiffeur pour les détenus, six jours par semaine, à raison de 3, 4 personnes par jour. « À la fin du mois, je touche 40 euros. » Les détenus peuvent aussi être servants, c’est-à-dire servir les repas ou effectuer le ménage dans l’aile de la prison où ils vivent. Mais l’attribution de ces postes semble, de l’avis des détenus, très arbitraire : « On vous donne le travail selon le bon vouloir de l’administration pénitentiaire. Pas question de revendiquer un droit. Vous n’en avez pas. Et si vous faites une erreur, on vous le retire aussi sec. Il n’y a pas de seconde chance. » Souvent le fait d’obtenir un travail est lié au fait d’être là depuis quelques années et se conjugue avec le droit d’avoir une cellule « solo ». Chez les hommes, un poste unique en son genre est occupé par Mickaël depuis deux ans et demi : celui de bibliothécaire. « Au début on m’a demandé si je voulais être servant. J’ai accepté. Puis j’ai travaillé dans la buanderie. Après, je leur ai scié les côtes pour travailler à la bibliothèque. » La bibliothèque compte environ 15.000 livres issus de dons de bibliothèques ou de personnes privées (parfois des agents). À son arrivée « en poste », Mickaël tombe sur des montagnes de livres. Il entreprend de les classer et de les mettre en rayon. Aujourd’hui il travaille à les cataloguer. Les détenus qui veulent des livres lui envoient un rapport et, deux fois par semaine, sac au dos et accompagné d’un « chef », il va les distribuer et les récupérer de cellule en cellule. Les commandes les plus prisées ? Bandes dessinées, thrillers, romans, mais aussi ouvrages de philosophie, de poésie ou juridiques. Michael sourit : « Ici tout le monde veut devenir avocat ou poète. »

En prison, un détenu belge peut espérer une rémunération entre 0,62 € et 1,25 €/heure. Il n’a pas de protection sociale : aucune indemnité en cas d’accident ; il ne cotise pas pour sa pension. Pour Véronique van der Plancke, avocate et vice-présidente de la Ligue des Droits de l’homme : « Entre le détenu et l’administration du travail pénitentiaire, il y a effectivement une prestation effectuée, un salaire, un lien de subordination comme entre un travailleur et un employeur. » Du côté de l’administration pénitentiaire, la réponse est claire : si le droit du travail devait s’appliquer en prison, ce serait la fin pure et simple du travail pour les détenus. Florence Dufaux, criminologue et membre de l’Observatoire international des prisons, constate que le travail en prison est considéré uniquement comme une occupation, mais jamais pensé dans le cadre d’une insertion socioprofessionnelle. Pour l’administration pénitentiaire : « Mettre les détenus au travail, cela rapporte. Pas seulement au niveau financier, mais aussi en termes de réinsertion. En travaillant, le détenu peut acquérir de nouvelles compétences ou se former, c’est un coût incalculable. Puis, un détenu qui travaille, c’est un détenu plus calme aussi, ce n’est pas négligeable. »
Source : https://www.apache.be/fr/2013/03/11/ils-bossent-125ehpour-
des-entreprises-privees-le-tabou-belge-du-travail-en-prison/

Se soigner

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste

« Des soins de santé, quels soins de santé ?! »

Pour accéder aux soins de santé, c’est la galère. Les formulaires de demande ad hoc partent avec le chariot de repas, puis il faut s’armer de patience. Consulter un médecin, un dentiste, voire un médecin spécialiste, cela tient du parcours du combattant. Pour une visite médicale en prison, le temps d’attente est long et le temps de la visite, extrêmement court. « Vous attendez longtemps dans la salle d’attente et vous restez deux minutes chez le médecin qui finit par vous donner du Paracétamol ou de l’Ibuprofène et vous renvoie en cellule. » Du côté de la prison des femmes, on évoque une co-détenue qui se sentait mal en cellule, qui a appelé des heures durant et qui a finalement été emmenée aux urgences pour une intervention urgente. Autre cas : celui d’un viol en cellule, dont les gardiens n’ont pas fait grand cas, laissant le détenu sans véritable prise en charge. Pour un examen hors de la prison, une IRM ou une radio, c’est aussi la galère : « Même si le RV est pris, s’il y a
un problème à la prison, pas assez de gardiens, c’est mort, explique Farid. J’ai eu le cas à Saint-Gilles pour un problème de dos que je traîne encore toujours aujourd’hui. Mon IRM ayant été annulée, je savais que j’en avais de nouveau pour des mois d’attente. J’ai demandé à mon duo de m’aider : il a appelé un gardien, moi je me suis couché par terre et j’ai simulé un blocage complet du dos. Finalement ils m’ont amené en ambulance aux urgences pour faire cet examen. » Une fois à l’hôpital, le fait d’être menotté et entouré d’agents pénitentiaires ou de policier est ressenti par les détenus comme une violence. « On est regardés par les autres patients comme des monstres, le regard du public est très difficile à supporter. » Autre situation très inconfortable : le fait d’être envoyé au CMC (polyclinique) de Lantin, en vue de subir un examen (une radio par exemple) ou avoir une consultation avec un spécialiste (dentiste, gynécologue, toxicologue…). Un tel transfert en fourgon cellulaire, accompagné de gardiens pénitentiaires se fait généralement pour plusieurs jours (jusque 15) et nécessite un hébergement médical. Saadia explique : « Vous êtes alors considéré comme un prisonnier entrant : pas de TV, pas de visites. Vous perdez votre salaire si vous aviez un travail dans votre prison d’attache. Certains craignent aussi de ne pas pouvoir revenir, d’être transférés définitivement : ils refusent alors le transfert et doivent signer une décharge, la prison se couvrant des risques de poursuites en cas de suites plus graves. » L’accès aux soins de santé mentale n’est pas plus aisé. Un psychologue et un assistant social travaillent en prison pour réaliser les « enquêtes de moralité ». Ces enquêtes permettent de guider les décisions d’accès à une permission de sortie par exemple. Mais le contexte et les enjeux des entretiens qui s’y déroulent empêchent toute possibilité de confidentialité. Voir un psychologue pour se soigner peut se révéler plus compliqué. Mickaël : « Avant il y avait une psychologue pour 400 détenus. Je le voyais tous les quatre, cinq mois. Puis enceinte, elle n’a pas été remplacée. J’ai dû prendre contact moi-même avec un psychologue extérieur et le faire venir en prison. Par chance, cette personne a été engagée dans un service d’aide aux détenus. Je peux la voir gratuitement une fois par mois. Ça me fait du bien. »

Malgré les pénuries importantes constatées, pour motif de restrictions budgétaires, l’enveloppe des soins de santé en prison passe de 39 millions en 2014 à 25 millions en 2016, pour un budget prison total de 500 millions. La situation des soins de
santé est insatisfaisante. Elle s’est vue fortement aggravée par la rationalisation, la réduction du personnel pénitentiaire, du personnel infirmier. Les soins des détenus doivent être confiés sans plus attendre au ministère de la Santé plutôt qu’au SPF Justice, comme le recommande le Conseil de l’Europe depuis 1998.
Parmi les constats :
– Les trop longs délais d’attente entre la demande d’un patient et la consultation.
– Le temps de consultation insuffisant. Sont ainsi rapportés des temps de consultation de quatre minutes par patient !
– Trop de situations de démotivation médicale face aux difficultés excessives, entraînant des suspensions temporaires d’activité, et de possibles démissions.
– Des décisions arbitraires de la part de l’administration. Exemple : une liste des médicaments a été imposée aux médecins par l’administration.
– Les rendez-vous externes ou spécialisés compliqués : la proportion d’annulation et de report est très élevée ; les patients ne sont pas clairement informés des rendez-vous externes ou spécialisés.
– Les refus de soins en raison d’une libération prochaine ou l’achèvement de soins entamés avant l’incarcération ont fait l’objet de nombreuses plaintes.
Source : Rapport final « Santé » des Commissions de surveillance pour 2015 et 2016

Sortir

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste

« Quand tu sors, t’es largué »

La sortie de prison, cela fait peur. « Si tu n’as pas de famille, d’endroit où aller, tu te retrouves à la rue, dans
un squat, sans aucun filet de sécurité. » « On te met dehors avec ton sac et tu te démerdes. » C’est le cas des détenus avec des peines de moins de dix ans à qui on octroie depuis le mois de septembre un congé pénitentiaire de sept jours : une semaine en prison, une semaine dehors. « Soi-disant pour mieux se réinsérer, en
fait pour libérer des places en cellule. C’est n’importe quoi, comme si tu pouvais te trouver un logement ou un emploi une semaine sur deux. Et puis comme ce
sont deux autres détenus qui occupent ta cellule en alternance pendant que tu es dehors, tu ne retrouves
pas forcément tes affaires. » Quand on sort, on n’a plus les codes, si ce n’est ceux de la prison, où les réactions violentes sont la norme. Jy. : « Ça n’a pas traîné, je me suis retrouvé à nouveau
incarcéré, très vite après ma sortie. » « Quand je retourne à Charleroi, où je vivais avant, je ne reconnais plus rien, tel bâtiment, tel repère a disparu, explique-t-il aussi. En quelques années, tout est devenu différent. Comment se réadapter ? » Pourtant, avant la prison, il avait un bon métier. Maçon. Il travaillait pour de bonnes sociétés. « Mais mes erreurs vont me poursuivre toute ma vie : qui me donnera une autre chance ? » M. se demande pour sa part ce qu’elle peut espérer en sortant, alors qu’elle a un casier judiciaire. Elle a passé 17 ans de prison. « Pas en une fois, mais bon, ça fait tache sur un CV. Quand on me propose un job dans mon domaine, l’esthétique, c’est du black ou payé une misère … Je ne me vois pas
vivre comme ça. Si au moins on pouvait avoir un casier vierge à la sortie, pour recommencer tout à zéro. » « Tu m’engagerais, toi ? » renchérit Mickaël. « Pourtant j’ai tout fait avant : travaillé
dans les poubelles, les restaurants, des services de livraison de colis. J’ai l’habitude de travailler. Mais j’ai cette hantise du regard des gens qui pourraient me juger. Je ferais n’importe quoi : l’informatique, les nouvelles technologies, ça m’intéresse, le service aux sociétés, les services aux personnes… Mais un hôpital ne voudra jamais de moi, un home non plus… » À l’idée de la sortie, se réveille cette peur d’être puni parce qu’on a été puni. « Mais ces inconvénients ne seront jamais plus grands que l’insoutenable sentiment d’irréversibilité de ce que j’ai fait », glisse Mickaël.

Dans ses conclusions de la notice 2016, l’OIP dénonce le manque de moyens injectés dans l’aide à la réinsertion des détenus, avec un manque de formations, d’informations des détenus quant aux aides proposées, l’absence d’harmonisation des règles régissant l’aide aux détenus, la priorité accordée à la mission d’expertise du service psycho-social en dépit de la mission de soutien et la poursuite de la restriction des effectifs pourtant déjà insuffisants, l’absence de mise en oeuvre du plan de détention prévu par la loi Dupont qui régit les règles de vie en prison et a octroyé en 2005 un statut aux détenus.
Source : Notice 2016. Pour le droit à la dignité des personnes détenues, OIP.

Se réinsérer

le groupe de détenu.e.s de la prison de Mons encadré par Alex GD et Pierre Vanneste

« Si j’avais Internet, cela fait trois ans que j’aurais mon ‘plan réinsertion’. »

Dans notre société de l’hypertechnologie, les détenus sont-ils coupés du monde ? À Mons, point d’accès à Internet, interdiction formelle de posséder un téléphone portable. Les détenus peuvent écrire des courriers et ont accès au téléphone fixe. Ce dernier est payant. Pour y accéder, un formulaire, rempli chaque jour, part avec le chariot repas afin de spécifier la date et l’heure auxquelles le détenu passera son appel. Selon diverses sources externes, malgré l’interdiction qui prévaut dans les prisons belges, un grand nombre de détenus possèderaient pourtant leur téléphone portable, qui leur donne accès à Internet. Tous les jours : les fouilles, prises et sanctions constituent un petit jeu du chat et de la souris qui provoque des tensions. Mais qui n’empêche pas les détenus de se procurer très rapidement un nouveau téléphone… L’accès à internet est pourtant un outil essentiel pour dénicher des informations, notamment pour préparer sa sortie. Mickaël : « Si j’avais Internet, cela fait trois ans que j’aurais mon ‘plan réinsertion’. Liste de formations, contacts avec des employeurs… Je pourrais prendre les devants et préparer ma sortie. » De même, la possibilité d’envoyer et recevoir des e-mails permettrait de faciliter la communication avec les proches. Mickaël : « Le courrier papier qui entre en prison est ouvert pour des raisons de sécurité. Dans le cas du courrier électronique, ces questions ne se posent pas. Il y a d’autres avantages : c’est gratuit et immédiat. Et pour les familles, ce serait bien de pouvoir faire des petits coucous tous les jours. On est fort isolés. Or je viens d’un monde hyperconnecté. »

Depuis quelques années, les prisons de Leuze-en-Hainaut et de Beveren sont équipées du système PrisonCloud. Celui-ci donne accès aux détenus à un PC offrant différents services : télévision (payante), téléphone (avec un système de numéros autorisés et interdits), accès à leur dossier numérisé, à des formations (en anglais par exemple). Pas question de donner accès à l’entièreté du web, ni aux mails. Par contre, le système doit aussi améliorer la communication des détenus avec la direction, le greffe ou le service comptabilité de la prison, ainsi qu’avec leur avocat. En août 2016, PrisonCloud était attendu à Marche, pour fin octobre, début novembre (Source : Belga, août 2016). Le ministre Koen Geens répondait à une question parlementaire le 30 mai dernier où il confirmait l’installation de ce système à Marche (Doc. Parl. Chambre, Commission de la justice, 30 mai 2017). L’objectif du système ? Faciliter la réintégration du détenu au sein de la société et dans le cadre de projets de socialisation. à quand ce système dans toutes les prisons ?