De la rue à la scène : les jeunes s’accrochent

par Lola CAMMERS, Jordie KOKO et Gaëlle ZGUIMI

De la rue à la scène : les jeunes s’accrochent

De la rue à la scène : les jeunes s’accrochent

Lola CAMMERS, Jordie KOKO et Gaëlle ZGUIMI
Photos : ZGUIMI Gaëlle et Rezolution Prod.
21 décembre 2016

Au cours de sa réalisation, la scolarité peut être remise en cause : on se demande si ça vaut le coup de continuer l’école pour une raison ou pour une autre. Quand viennent ces questionnements, ne pas trouver de réponses ou tout simplement ne pas être suivi peut très vite conduire à un manque d’intérêt voire au décrochage scolaire surtout dans les quartiers dits « sensibles » où « l’identité de quartier » est marquée, comme Cureghem.

 

Le décrochage scolaire a-t-il une incidence sur l’identité des jeunes, l’image qu’ils ont d’eux-mêmes mais aussi celle qu’ils véhiculent dans le quartier ? Quelles sont les mesures disponibles pour les aider à raccrocher ? Tentatives de réponses avec des acteurs de terrain. 

Décrochage scolaire : les jeunes tous suiveurs ?
Dans un quartier où on se sent parfois emprisonné, quelles sont les portes de sorties qui s'offrent aux jeunes en décrochage?

Perte de sens, d’intérêt, influence du groupe… Des acteurs de terrain partagent leurs analyses sur le décrochage scolaire des jeunes de Cureghem.

“La question du décrochage scolaire peut facilement faire un effet boule de neige”, d’après Mohamed Boho, coordinateur de Rezolution ASBL, association de Cureghem qui accompagne les jeunes et les initie aux arts urbains. On assiste dès lors à un phénomène d’imitation car une fois que l’un d’entre eux arrête, les autres lui emboîtent le pas. Le fait que ces jeunes vivent la même chose au même moment explique ce mécanisme.

Jordie interviewe Mohammed Boho, directeur de l'ASBL Rezolution Prod.
“Le rap, c’est ce qui se vend le plus et les jeunes, c’est ce qu’ils consomment le plus. Le rap ça leur parle et on va utiliser ça comme moyen pour les attirer et leur faire découvrir des métiers”. (Mohamed Boho)

 

  

“Si un fait le pas, c’est plus facile parce qu’il y a une perte de sens du système scolaire assez importante pour pas mal de jeunes”, déclare à ce propos Sébastien Hertsens, éducateur de rue et co-directeur de l’AMO Dynamo.

Malgré ce besoin d’imitation qui est “une norme sociale”, selon Manuel Murillo directeur de l’AMO Promo jeunes, certains jeunes résistent à l’effet de groupe. Ils trainent certes ensemble mais c’est un ensemble d’individus présentant chaque fois un parcours différent. De plus, les groupes sont appelés à se dissoudre puisque, comme  l’explique Tayino Cherrubin, éducateur de rue des quartiers nord de Bruxelles, “chacun essaye de tracer sa propre voie… Ils ont beaucoup d’orgueil donc ils marquent leur différence au sein du quartier.”

Jordie rencontre et interroge Tayino Chérubin, éducateur de rue, à propos des jeunes et du décrochage scolaire.
“Avant d’être un groupe, les jeunes sont surtout des individus responsables de leurs choix” (Tayino Cherrubin).

 

 

 

Il y a un mal-être qui est généralement observé chez les jeunes par rapport à leur scolarité. La plupart se retrouvent dans des filières de relégation dès leur jeune âge pour de multiples raisons. Par manque d’informations sur les inscriptions ou par manque de places, certaines familles n’envoient pas leurs enfants en maternelle. Ce qui fait qu’ils commencent avec une difficulté en première primaire par rapport à ceux qui ont été en maternelle. En fonction des difficultés, ils sont orientés vers un enseignement spécialisé pour les enfants qui ont des troubles instrumentaux (dyslexie, dyscalculie …).

Les jeunes éprouvent des difficultés à se forger une identité face à la rigidité structurelle à laquelle ils font face.

Au lieu de continuer dans l’enseignement général, une fois en secondaire, beaucoup d’entre eux continuent dans l’enseignement spécialisé de type 1 (pour les enfants atteints de troubles mentaux) qui n’a rien à voir avec leurs difficultés. Résultat: pendant que les autres élèves évoluent normalement, eux accumulent du retard. “Ça ennuie certaines écoles primaires d’avoir des jeunes de 13-14ans ; ils préfèrent les mettre en première différenciée. On refait le CEB s’ils ratent c’est 2e différenciée, après c’est la 3e professionnelle donc à 14-15 ans on te demande de choisir un travail. Des gamins qui n’ont même pas réussi leur 6e primaire, forcément ils n’arrivent pas à s’intéresser aux études qu’on leur propose et on arrive rapidement vers le décrochage scolaire”, analyse Sébastien Hertsens éducateur de rue et co-directeur de l’AMO Dynamo. Certains jeunes se retrouvent aussi dans des écoles dites « poubelles » sans aucune mixité qui ne leur permet pas de rencontrer d’autres personnes. Ils ne se sentent pas concernés par la matière enseignée et les professeurs sont souvent absents. L’ensemble de ces facteurs ne les motivent pas à s’intéresser à l’école. Par manque de suivi, un abandon est vite arrivé.

 

La culture comme alternative au décrochage
Graphistes, ingénieur du son ou beatmaker autant de métiers artistiques auxquels Rezolution sensibilisent les jeunes.

Plusieurs solutions se présentent. Il y a ceux qui s’accrochent aux études et réussissent, ceux qui arrivent à s’émanciper professionnellement grâce à une formation et ceux qui découvrent d’autres métiers grâce à la culture.

La culture, qui permet d’ouvrir les horizons des jeunes et de participer à leur épanouissement est pourtant très peu présente dans les quartiers. Pour y avoir accès, il faut souvent passer par des structures associatives.

 

Certains arrivent à s’en sortir ou à s’intéresser à autre chose grâce à la dynamique culturelle. Au sein de l’ASBL Rézolution, les jeunes ont la chance de découvrir d’autres métiers et d’avoir des ambitions professionnelles ; ce qui les empêchent d’être du mauvais côté de la rue lorsqu’ils quittent l’école.

 

 “Donner accès à la culture permet aux jeunes de trouver un intérêt pour ce qu’ils ne connaissaient pas“, affirme Yulia Debroux, coordinatrice pédagogique au SAS (Service d’Accrochage Scolaire). Le but en leur faisant découvrir des outils comme la photo, la radio , la vidéo , les arts plastiques…. est d’abord de leur “ouvrir des portes qui peuvent aller dans tous les sens en espérant qu’il y en a une dans laquelle ils se sentent à l’aise” et de donner “un espace de parole pour qu’ils déposent leur mal-être et tout ce qu’il y a à déposer pour ensuite les travailler et avancer plutôt que d’être dans le rejet de l’école, des profs etc.

Après leur passage au SAS :

Tawsen, le rap pour s’en sortir

Quand nous avons rencontré Tawsen chez Rezolution, il travaillait sur l’un de ces morceaux de musique avec un ami.  Lorsqu’il n’est pas derrière un micro, Taouss Abdorrahman écume les couloirs de l’IHECS, haute école de communication nichée en plein coeur de la capitale.

Taouss, 19 ans, est né dans un petit village d’Italie. Il est arrivé à Anderlecht il y a une dizaine d’années. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il a toujours éprouvé des difficultés à l’école, que ce soit en raison des difficultés d’adaptation quand il est arrivé dans le quartier, de sa maîtrise du français encore approximative au début ou bien simplement parce que « l’école, ça m’intéressait pas trop », confie-t-il.

« Au fond j’ai toujours su que j’étais capable de réussir. Il fallait juste faire un petit effort de mon côté. Et par rapport au quartier, ce n’est pas toujours ce qui qui va t’aider à surmonter tes difficultés scolaires, il n’y pas toujours un centre qui va t’aider à étudier ou à faire tes devoirs surtout si tu en as pas envie, j’ai toujours pensé que plus tu passes du temps dans la rue plus tu t’éloignes de tes objectifs », explique-t-il. 

En bande, dans la cours de récré, Taouss et ses amis se livraient souvent à des battles de rap. A tel point qu’un ancien éducateur de son école secondaire y a prêté attention et les a dirigé vers l’ASBL Rezolution. « Il nous a un jour proposé d’y faire un tour moi et mes potes car il aimait la manière dont on rappait dans la cours ». Grâce à cette rencontre, Tawsen a fini par s’intéresser aux études supérieures. Etudier les médias et la communication lui parait être la solution idéale pour conjuguer son futur métier et sa passion pour le rap. Rencontre. 

Après le décrochage

Une fois qu’ils ont arrêté l’école, plusieurs scénarios se dessinent en fonction du jeune qui est en décrochage. Selon le rapport qu’ils entretiennent avec chaque habitant du quartier, la perception peut être différente. Certains deviennent un problème pour le voisinage à force de squatter des endroits et de faire du bruit la nuit. Le fait de traîner en groupe dans le quartier peut aussi augmenter le sentiment d’insécurité chez des habitants. Sur le plan personnel, certains vivent mal la situation et désirent sortir de cette mauvaise passe.

Une fois qu’ils sortent la tête de l’eau (formation, job, études….), ils suscitent l’admiration, la fierté, le respect auprès des autres. Ils deviennent des modèles, des ambassadeurs du quartier. Les autres jeunes se disent que s’il y en a qui sont parvenus à réaliser des choses, ils peuvent aussi le faire.

Lorsqu’ils trouvent une formation ou un job, ces jeunes ne fréquentent plus les groupes avec qui ils avaient l’habitude de trainer faute de temps ou tout simplement parce qu’ils n’existent plus. S’il existe une minorité pessimiste et critique par rapport au quartier, la majorité de ceux qui réussissent ne sont pas dans le jugement vis-à-vis de leur quartier mais plutôt dans une dynamique.

 

BruXitizen : Les identités de Cureghem sous les projos

Ce reportage s’inscrit dans le projet BruXitizen 2016 qui avait pour thème “Jeunes : identités sous contrôle ?”. Bruxitizen s’est penché cette année sur le quartier de Cureghem, à Anderlecht.

Ce quartier, souvent mis en avant dans les médias pour ses «déficits», possède pourtant de nombreux atouts et une longue histoire d’accueil des populations immigrées. Plus qu’un quartier populaire, Cureghem agit comme un point d’entrée dans la ville pour les migrants.Et en tant que «quartier de transit», il est le témoin de dynamiques sociales et économiques étonnantes. Conséquence de c es incessants va-et-vient sur son sol, Cureghem constitue aussi le terreau d’identités multiples.

À l’heure où les questions identitaires ressurgissent en force sur la place publique (repli identitaire post-attentats; montée du populisme à nos portes comme de l’autre côté de l’océan), l’Agence Alter a choisi de s’immerger dans la richesse des identités de Cureghem.

À travers le regard des jeunes qui y habitent. Par le biais de la plume, du micro et du regard aiguisé d’autres jeunes, étudiants en journalisme de l’Université Saint-Louis, de Institut supérieur de formation sociale et de communication (ISFSC) et de l’Institut des hautes études des Communications sociales (IHECS) via le Bruxelles Bondy Blog.

Encadrés par des journalistes de l’Agence Alter, des photographes du collectif Krasnyi, l’illustratrice Lucie Castel et les professionnels de l’audiovisuel de l’asbl Gsara, ces étudiants ont pris le pouls de Cureghem, de ses jeunes habitants, de ses travailleurs sociaux, pour vous proposer cinq publications journalistiques «long format» sur la question des identités à Cureghem. Des productions multiformes alliant l’image, le texte et le son à découvrir sur https://www.altermedialab.be 

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