04/09
2020
par Par Laura BEAUSSART, Fanny BRASSINNE et Mustapha Thiam MOUHAMADOU, étudiants du MIAS1 de l’IESSID, catégorie sociale de la Haute Ecole Bruxelles Brabant.

“Eros Center” à Seraing : projet sous haute tension

Tentative des politiques publiques d’encadrer la prostitution rue Marnix, à Seraing, le projet d’Eros Center a soulevé de nombreuses questions tant sur le plan éthique que légal. Souhaitant affronter les réalités sociales de son territoire, la Commune était favorable à l’implantation d’un centre de prostitution encadré. Néanmoins, les diverses revendications auront eu raison de la création de ce centre. 

En janvier 2019, Alexandra Paparelli, la gestionnaire du projet et administratrice déléguée de l’ASBL Geces chargée de la gestion de l’Eros Center, annonçait dans un communiqué l’abandon du projet qui devait voir le jour dans la commune de Seraing. Ce projet, renommé ensuite «Centre de prostitution encadrée» devait être un établissement public dédié à la prostitution, prévu pour la fin d’année 2016. Cependant, l’annonce d’un tel projet a été la source de vives revendications ces dix dernières années.

Pour rappel, ce projet avait été pensé par la commune de Seraing, sous le mandat de l’ancien Bourgmestre, Alain Mathot, à la suite de la fermeture des salons de Liège en 2008 qui avaient entraîné une «surpopulation» de travailleuses du sexe et par conséquent un sentiment d’insécurité. La commune mettait alors en cause l’effectif policier et de la brigade des moeurs qui était insuffisants pour assurer les contrôles quotidiens.

Une prostitution encadrée

La prostitution aurait été encadrée au sein d’un bâtiment comprenant 34 chambres, un bureau médical, un poste de police, des locaux de détente ainsi qu’un bureau de permanence social. Contrairement à la rue Marnix, des parkings auraient été prévus, pour le personnel ainsi que pour les clients. L’établissement devait pouvoir accueillir 102 «professionnelles du sexe» , sur des pauses de 8 heures.

Le bureau de permanence sociale était pensé dans la continuité de l’action de l’association Icar Wallonie (association qui vient en soutien et en accompagnement aux personnes qui exercent une activité prostitutionnelle) sous forme d’aide à la demande. Cette association actuellement implantée rue Marnix, parmi les salons, soutient et accompagne la personne prostituée et ses proches. Elle aurait pu poursuivre son activité  au sein du centre.

Dominique Silvestre, éducatrice spécialisée et esthéticienne sociale de l’association Icar, souligne l’importance de leur présence auprès des travailleuses du sexe et explique que «le local est devenu pour beaucoup de dames de la rue, un endroit où elles savent qu’elles peuvent venir à tout moment, sans jugement, quelle que soit leur demande.»

Cette question de repères, la commune la prenait également en compte au niveau de la localisation du centre. Le lieudit la «Cour des miracles», situé à l’angle des rues Marnix et Bruno, avait été privilégié «afin de ménager les repères géographiques des travailleuses sexuelles actuelles».

Un projet qui ne fait pas l’unanimité

Les travailleuses du sexe de la rue Marnix à Seraing n’étaient pas toutes favorable à la création de ce projet. Elles reprochaient entre autres le prix trop élevé de la location du salon, la présence policière qui pourrait faire fuir les clients ainsi que la contrainte des huit heures de pause maximum. C’est ce que le Conseil des Femmes Francophones de Belgique (CFFB), a souhaité mettre en évidence dans ses revendications, après avoir rencontré certaines travailleuses du sexe rue Marnix. Le CFFB est une ASBL qui « combat toute forme de pression et discrimination envers les femmes ».

Madame Silvestre nous apporte un discours plus nuancé en relatant que, bien-sûr, «toutes les personnes n’étaient pas preneuses».

«Elles auraient dû être déclarées et pour certaines le loyer aurait été plus cher que ce qu’elles ne payent ici. Au niveau sécurité et hygiène, il y avait un plus, mais maintenant, il est vrai que ça ne répondait pas à toutes les demandes. Quoi que ce soit que l’on puisse mettre en place, ça ne répondra jamais à toutes les demandes».

Par ailleurs, il était prévu que dès l’ouverture du centre, l’activité de prostitution rue Marnix soit désormais interdite. Une décision vivement contestée par les travailleuses du sexe car cela les aurait contraintes à intégrer l’Eros Center si elles souhaitaient poursuivre leur activité à Seraing. De plus se posait la question de l’obligation de demander le statut d’indépendant. A ce propos, Dominique Silvestre insiste sur le fait que «certaines se définissent professionnelles sans pour autant revendiquer un nom, un statut». Aujourd’hui, les seules conditions qui s’imposent à elles pour exercer rue Marnix reposent sur leur régularité administrative et la possession d’un bail afin de pouvoir s’enregistrer auprès de la brigade des moeurs.

Le CFFB a également rapporté que les travailleuses du sexe reprochaient que «la prostitution soit organisée par la commune – du « proxénétisme d’État », disent certaines -, l’obligation de pointer, le fait d’être « fliquées »».

Proxénétisme d’ État

Les travailleuses du sexe n’étaient pas les seules à l’origine des vives revendications à l’encontre de ce projet. Viviane Teitelbaum (MR), porte parole et présidente du CFFB, a exprimé son opposition au projet Eros Center ainsi qu’aux «maisons de passes communales créées et gérées par les pouvoirs publics qui génèrent ainsi un lieu institutionnalisé consacré à la prostitution, alors que l’article 380 du Code pénal l’interdit formellement.»

En effet, en Belgique, selon l’article 380 du code pénal, la prostitution n’est pas réprimée en tant que telle, néanmoins tout acte de proxénétisme, de racolage, de débauche ou d’atteinte à l’ordre public ou à la morale collective peut être puni par la loi.

Face à l’accusation de proxénétisme, Madame Paparelli souligne que «l’organe en charge de la gestion du centre devait être une association sans but lucratif dont l’objet, exclusivement social, s’inscrivait dans le cadre de la politique globale de réduction des risques liés à la prostitution. De plus, l’objectif n’était nullement de réaliser un profit.» L’idée était de permettre à l’ASBL de s’auto financer grâce à l’activité locative et divers services (blanchisserie, entretien, sécurité). Dominique Silvestre fait aussi cette distinction en expliquant que «ce n’était pas la ville qui assurait la gestion, c’était une asbl. La ville permettait l’implantation de cet Eros Center.»

Par ailleurs, le CFFB, connu pour sa position abolitionniste, souhaite parvenir à l’interdiction de la prostitution en tant que telle. Des propos que Madame Paparelli contre-argumente : «Si le gouvernement tolère la prostitution et par là même n’interdit pas leur activité, il faut pouvoir admettre qu’il y ait des lieux où elles puissent exercer cette activité, des lieux dédiés à la prostitution». Aussi, elle met en évidence que malgré ces diverses revendications, «aucune solution alternative réaliste n’a été proposée». Un avis partagé par madame Silvestre de l’association Icar.

Au final, une plainte contre le projet a été déposée : «Le CFFB est solidaire des prostituées de la rue Marnix opposées au projet. Notre position, abolitionniste, est de considérer que l’argent public doit servir aux programmes de sortie et de réinsertion des personnes qui veulent sortir de la précarité et de l’exploitation sexuelle, et certainement pas à les y enfermer, contre leur volonté qui plus est !» Cette plainte, qui a eu gain de cause en justice, a marqué l’abandon du projet.

Quel avenir pour la rue Marnix ?

Madame Paparelli regrette cette décision: «La rue compte 80 salons de prostitution qui abritent environ 160 travailleuses, lesquelles n’auront malheureusement pas la chance d’atteindre le centre de prostitution encadrée.»

Madame Silvestre nous explique que lors de l’annonce de l’arrêt du projet, l’association Icar a immédiatement pris contact avec Monsieur Francis Bekaert, le nouveau Bourgmestre de Seraing, pour envisager l’avenir de la rue Marnix. Cinq dames volontaires avaient été désignées comme «porte-parole» des travailleuses du sexe de la rue Marnix et ont pu faire part de leurs craintes à Monsieur Bekaert. Ce dernier les a rassurées en affirmant son intention de ne pas fermer la rue Marnix et sa volonté de la réaménager. La construction d’un piétonnier et un système d’éclairage plus important sont notamment envisagés. Le service de nettoyage de la rue a également repris de manière plus régulière. Madame Silvestre souligne la «bonne collaboration avec la commune pour le bien-être des personnes qui exercent ici (les travailleuses du sexe).» L’ouverture de l’Eros Center impliquant la fermeture de la rue Marnix avait inéluctablement entraîné un certain délaissement de l’entretien de cette dernière par les autorités communales. Néanmoins, on peut constater que l’arrêt du projet marque un nouvel élan dans le réinvestissement de cette rue.

 

Bibliographie

COMMUNE DE SERAING. 2019. Eros Center. Consulté le 29 janvier 2020, https://www.seraing.be/le-master-plan/eros-center/

COMMUNE DE SERAING. 2019. Le projet de l’Eros Center est abandonné.  Seraing, Cité de demain. Consulté le 29 janvier 2020, https://www.seraing.be/le-projet-de-leros-center-est-abandonne/

VAN OPSTAL, A. 2019. Seraing : Les prostituées contre l’Eros Center. Conseil des Femmes Francophones de Belgique Asbl. Consulté le 29 janvier 2020, https://www.cffb.be/seraing-les-prostituees-contre-leros-center/?fbclid=IwAR0O7qEXMlWpOZUfcAZnKkvXibKraobz5s46MkDh4bJrG6A-YyAm7ejun1k

PAPARELLI, A. 2020. Note d’intention sur le CPE (Centre de prostitution encadrée), document non publié.

 

 

 

 

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