16/09
2016
par Amandine Top Fournier, Magali De Middeleer et Nicolas Mary, étudiants du MIAS1 de l’IESSID, catégorie sociale de la Haute École Paul-Henri Spaak (Bruxelles)

Salles de shoot : concrétisation ou hallucination ?

Sujettes à controverse depuis des années, les salles de shoot verront-elles enfin le jour en Belgique ? Politique de réduction des risques pour les uns, incitation à la toxicomanie pour les autres, ces dispositifs innovants continuent à diviser l’opinion. Mais où en est on à l’heure actuelle ?

Des salles encore obscures

Salles de consommation à moindre risque (SCMR), salles de shoots, salles d’injections, de nombreux noms sont utilisés pour qualifier ces lieux à destination des usagers de drogues. Le choix n’étant pas anodin, ce type de projet suscite bien des controverses et de fortes réactions dans l’opinion publique.

Le but de ces locaux est d’offrir aux consommateurs de drogues précarisés un accueil dit de « bas seuil », sans jugement, un soutien social et psychologique dans un espace encadré, sécurisé et hygiénique.

Le fonctionnement de ces SCMR est propre à chacune mais en règle générale, toutes les personnes entrantes sont répertoriées dans une base de données confidentielle. Les lieux sont souvent divisés en une ou plusieurs salles, en fonction des différents modes de consommation (inhalation, injection). Entre 5 et 10 personnes peuvent consommer en même temps, surveillées par des professionnels. Des espaces communs sont mis à disposition, offrant différents services (café, petite restauration, douche…) variant en fonction du pays. Les règles sont strictes, pas de trafic au sein des locaux, chaque personne arrive avec sa propre substance, les personnes doivent être âgées de plus de 18 ans et avoir déjà utilisé des drogues injectables. De plus, il est interdit de consommer de l’alcool dans les locaux et aucune violence verbale ou physique n’est acceptée.

Une législation qui peine à s’adapter, un milieu associatif vigilant

Face à une apparition toujours plus rapide de nouveaux produits, le cadre législatif peine à suivre la cadence. La première loi concernant les stupéfiants date du 24 Février 1921 et n’a que peu évolué depuis. L’objectif principal de cette dernière est de lister tous les produits existants et de règlementer leur fabrication, leur utilisation et leur commerce. Précisons que la priorité a toujours été mise sur la pénalisation. Est ensuite apparue une dimension plus axée sur le soin et la prévention, mais ce n’est que tout récemment que l’on parle de réduction des risques.

Pour continuer chronologiquement, et toujours en ce qui concerne les salles de consommation à moindre risque, l’année la plus marquante est sans conteste 1986, date à laquelle la première salle au monde est ouverte à Berne, en Suisse. Cette salle est toujours en activité et la Suisse compte désormais une quinzaine de lieux similaires pour environ 90 à travers le Monde.

En Belgique, le fait que Willy De Meyer, Bourgmestre de Liège, ait déposé fin 2013 deux projets de loi a sans doute prêté à confusion entre d’une part le traitement médical par diacétylmorphine à l’étude dans le cadre du projet TADAM1 et d’autre part la création de salles de consommation à moindre risque. « Nous soutenons encore et toujours des projets comme celui de TADAM, ainsi que les volontés d’ouvrir des salles de consommation à moindre risque à Bruxelles et en Belgique » affirme Sébastien Alexandre, directeur de la FEDITO2. Finalement, ces deux projets de loi on tous les deux été rejetés par la chambre des députés le 31 mars 2015.

De quels risques parle-t-on vraiment ?

Alors que début 2010, lors de la conférence interministérielle drogues, les ministres concernés s’étaient mis d’accord pour tendre vers une politique axée sur la prévention et la réduction des risques, l’arrivée du gouvernement Michel a vu réapparaitre une politique de tolérance zéro et un retour en arrière concernant la question des SCMR.

Malgré de nombreuses recommandations d’acteurs de terrain et d’experts, le gouvernement belge reste frileux comme le souligne Sébastien Alexandre : « La Belgique est en retard en matière de réduction des risques dans sa politique drogues et ce qui est certain c’est que ces salles ont prouvé leur efficacité. »

En réponse à cette affirmation, Mme Fonck, Présidente du groupe cdH à la Chambre des représentants, rétorque que ces dispositifs n’auraient pour résultat que l’incitation à la prise de drogues, la création d’un lieu « confort », et la concentration des consommateurs ce qui pourrait entrainer une augmentation de dealers dans le quartier. La question financière est également soulevée par les opposants au projet. D’après les expériences d’autres pays, la mise en place d’un tel dispositif présente un investissement important même si on observe, en contrepartie, une diminution des coûts liés aux pratiques à risques (ambulance, urgence, traitement de l’hépatite C, etc…).

Au final, pour nombre d’autres interlocuteurs, les bénéfices seraient tout de même bien supérieurs aux craintes et aux dépenses financières.

Septembre 2015 : dernière piqûre de rappel

Malgré tout, le débat semble avancer. Suite au rejet des propositions de lois déposées par Willy Demeyer, une proposition d’avis a été remis à la Commission Santé Publique ce 29 septembre par Mme Muriel Gerkens, députée Ecolo. L’ensemble des personnes qui ont été consultées s’accordent sur l’utilité et les bienfaits des salles de consommation à moindre risque. La Commission décidera si l’avis sera transmis ou non à la Commission de la Justice. Malgré ces incertitudes, Sébastien Alexandre reste déterminé : « Le dialogue est essentiel, que ce soit avec l’ensemble des acteurs de terrain, le monde médical et scientifique et bien sûr, le monde politique, pour permettre la concrétisation de projets innovants et viables ». Il est également possible qu’avec l’exemple des pays limitrophes et la perspective de la session extraordinaire de l’assemblée générale des Nations Unies sur la drogue3 en avril 2016, la Belgique pourrait être amenée à revoir sa position sur le sujet.

Il est utile de rappeler que les SCMR visent un public bien particulier qui « échappe », pour quelque raison que ce soit, à un dispositif de soin. Rêver d’un monde « sans drogue » relève de l’utopie. Aucun gouvernement qui axe uniquement son action sur la répression n’a fait ses preuves. Ce public existera toujours, d’où l’importance de ne pas mener une politique de l’autruche, mais, au contraire, d’en tenir compte dans une action globale axée sur la prévention, le soin, la répression mais aussi la réduction des risques. Connaitrons-nous une réponse pragmatique de la part du gouvernement en 2016 ? Faudra-t-il passer par un transfert de ces compétences au niveau régional pour débloquer la situation et cela suffirait-il ? Ou verrons nous apparaître des initiatives d’acteurs privés qui prendraient le parti de créer ces lieux d’accueil d’une manière quasi clandestine ?

Ailleurs

On recense à ce jour plus de 90 salles de consommation à moindre risque à travers le monde. Elles sont réparties dans 9 pays situés principalement en Europe : l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, l’Espagne, la Norvège, le Luxembourg et le Danemark mais aussi l’Australie et le Canada.

Chez nos voisins français, depuis la mi-septembre, le Sénat a donné son feu vert pour l’expérimentation de salles de consommation à moindre risque. Début 2016, la première devrait voir le jour dans l’enceinte de l’hôpital Lariboisière en plein Paris.

Aux Pays-Bas, pays précurseur sur de nombreuses questions sociales, de tels dispositifs sont apparus dans les années 70. D’abord organisés et gérés par les usagers et non-officiels, il faudra attendre encore une trentaine d’années avant de voir l’ouverture d’une SCMR officielle (1998). Aujourd’hui, elles sont au nombre de 45.

1http://pro.guidesocial.be/actualites/desintox-a-l-heroine-medicale-le-projet-tadam-a-liege.html

2Fédération bruxelloise francophone des institutions pour toxicomanes

3http://idpc.net/fr/incidence-politique/session-extraordinaire-de-l-assemblee-generale-des-nations-unies-ungass-sur-la-drogue-de-2016

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