06/03
2018
par Yousra El Asri, Bernice Simbi, Véronique Niyonsaba, étudiants du MIAS1 de l'IESSID, catégorie sociale de la Haute École Bruxelles Brabant (Bruxelles)

Chômage de longue durée, d’où tiens-tu ta longévité?

 « Le pourcentage de la main-d’œuvre au chômage depuis un an ou plus est actuellement de 4,3% en Belgique contre 2.6 % dans l’ensemble de la zone OCDE[1]. » La Belgique est donc mauvaise élève en la matière, alors que se cache-t-il derrière ce chiffre ? Qu’est-ce que le chômage de longue durée et quelles en sont les causes principales ? Comment les décideurs politiques peuvent-ils aider cette catégorie de chômeurs ?

52% des chômeurs belges sont des chômeurs de longue durée

Le chômage de longue durée recense les chômeurs depuis 12 mois ou plus. En 2016, 52%[2] de la masse des chômeurs belges étaient des chômeurs de longue durée selon l’OCDE. Ce chiffre est révélateur d’un dysfonctionnement du marché du travail car plus de la moitié de nos chômeurs n’ont pas travaillé depuis 1 an ou plus.

Partons de la définition d’un chômeur pour comprendre qui est le chômeur de longue durée.

D’un point de vue économique, nous pourrions simplement dire qu’un chômeur est une personne qui n’a pas d’emploi. Cependant, les étudiants ou les personnes en maladie sont aussi des personnes qui ne travaillent pas, les uns car ils sont aux études, les autres car ils sont en incapacité de travail. Ils ne sont pourtant pas considérés comme chômeurs : ils sont inoccupés.

Du point du vue du Bureau international du travail (BIT)[3] : « Le chômeur est défini comme un individu sans emploi (c’est-à-dire qui n’a pas travaillé, ne serait-ce qu’une heure, durant une semaine de référence), qui désire travailler dans les deux prochaines semaines et qui cherche un emploi depuis au moins quatre semaines ou qui attend de commencer un emploi dans moins de trois mois. »

Une autre variable à prendre en considération est le salaire, qui peut influencer la décision de travailler ou pas. L’OCDE nuance cette première définition en ajoutant qu’un chômeur est : « une personne en âge de travailler, qui n’a pas d’emploi et qui est capable et disponible pour travailler au taux de salaire courant. »[4]

Stéphane Thys, Directeur de l’Observatoire bruxellois de l’emploi, nous confirme que : « Dès que l’on parle de chômeur, il y a correspondance à la définition du BIT, celle-là même qui fait loi à l’échelon international et qui définit le chômeur par 3 critères importants : le chômeur doit être disponible sur le marché du travail, est censé être inoccupé et en recherche active d’emploi. »

Quelle que soit la méthode utilisée, les organismes statistiques pourront alors définir un « taux de chômage », c’est-à-dire le « nombre total de personnes au chômage au sein de la population active »[5] et de là différencier des sous-catégories telles que : « Les chômeurs de longue durée » (1 an ou plus), « le chômage des jeunes », « le chômage chez les femmes », etc.

Place aux méthodes de calcul du taux de chômage

On retrouve principalement deux procédés :

  • La méthode fondée sur le décompte des demandeurs d’emploi[6]

Cette méthode consiste à compter, chaque jour, le nombre de personnes qui font des demandes d’allocations de chômage auprès d’un organisme social, comme l’Office National de l’Emploi (l’ONEM) pour la Belgique et de le comparer avec le nombre de personnes actives employées dans la société qui peut être estimé par les services fiscaux de l’État car ils perçoivent les impôts sur le revenu. Une fois ces données croisées, il est facile d’obtenir le « taux de chômage ».

L’ONEM collecte tous les mois des données sur le nombre de demandeurs d’emploi inoccupés, c’est-à-dire les personnes qui sont inscrites auprès des services publics régionaux d’emploi : VDAB, Forem, Actiris, ADG, et qui n’ont pas de travail. Ces données permettent d’établir le taux de chômage « administratif ».

Cependant, il y a une faille importante à ce système : le gouvernement modifie souvent la réglementation des allocations de chômage. S’il durcit les règles pour bénéficier d’allocations de chômage, le taux diminue fortement. S’il rend les conditions plus souples alors ce chiffre augmente. Ce fut le cas en janvier 2015, quand la réglementation des allocations d’insertion a changé et que plus ou moins 50 000[7] Belges se sont retrouvés exclus du bénéfice des allocations de chômage, pourtant cette population est bien en âge de travailler, apte et disponible à travailler mais s’est retrouvée exclue du calcul avec cette méthode.

  • La méthode fondée sur les enquêtes auprès de la population active

Cette méthode consiste à utiliser des questionnaires diffusés dans la population. C’est celle qui est la plus fiable et la plus répandue.  La difficulté est de savoir quelle définition du chômeur est utilisée par les bureaux statistiques, celle du BIT, celle des économistes ou encore une autre.

Reprenons la définition utilisée par l’OCDE, celle du BIT, on peut alors déduire qu’une personne ayant travaillé ne serait-ce qu’une heure, au cours de la semaine précédant l’enquête est considérée comme employée (ou occupée). Dans l’Union européenne, le taux de chômage du BIT est ainsi calculé sur la base d’une enquête socio-économique réalisée auprès de plusieurs ménages via des sondages. C’est l’Enquête sur les forces de travail (EFT), qui a l’avantage de permettre des comparaisons au niveau international.

Pour Tom Bevers, Conseiller général de la division international et de l’étude de l’emploi et du marché du travail du SPF Emploi, Travail et Concertation Sociale, « En général, le chômage administratif et le chômage statistique du BIT évoluent ensemble, quand il y’a une crise en Belgique, les chiffres s’en ressentent en même temps. Cependant, pour faire des comparaisons internationales, il vaut mieux une définition commune car les réglementations entre pays sont tellement différentes que les données seraient incomparables ».

Du chômeur de courte durée au chômeur découragé

Plus le taux de chômage de longue durée d’un pays est élevé plus il peut cacher des problèmes sérieux et importants. C’est sur la base de ces chiffres que les décideurs politiques interprètent l’importance du chômage et qu’ils définissent des politiques visant à aider les chômeurs.

Les chômeurs qui sont au chômage depuis un an et plus pourraient faire face à des problèmes économiques et psychologiques importants. La plupart des problèmes économiques liés au chômage sont attribuables au nombre élevé de chômeurs de longue durée car la plupart des autres chômeurs retrouvent rapidement un emploi. Pourtant, avant d’avoir été chômeur de longue durée, ils étaient d’abord chômeurs de courte durée et ils n’ont cependant pas pu se réinsérer. Avec le temps qui passe, ce public se trouve de plus en plus démotivé à trouver du travail. Ils finissent par devenir des chômeurs découragés.

Une autre catégorie de chômeurs de longue durée mérite une certaine attention. Ce sont des personnes qui parviennent à trouver des emplois de courte durée, mais tellement précaires qu’ils durent moins de 3 mois. Il pourrait même y avoir parmi ces chômeurs-là certains qui ont travaillé plus qu’ils n’ont chômé, mais qui restent comptabilisés à cause de cette discontinuité permanente.

Un phénomène belge

Même lorsque l’économie se porte bien, qu’il y a assez d’emplois disponibles dont les salaires sont corrects, il y aura toujours des travailleurs sans emploi.

Concrètement, les causes principales du chômage de longue durée en Belgique peuvent être expliquées par deux éléments principaux :

  • Insuffisance des compétences des chômeurs par rapport aux exigences des offres d’emplois disponibles

Comme Tom Bevers tient à le rappeler : « Le taux de chômage en Belgique et plus particulièrement à Bruxelles a toujours été élevé. Les exigences du marché bruxellois du travail sont l’une des questions d’ordre économique qui font que les gens mettent un temps relativement long à trouver du travail. »

Chaque individu est différent, ils n’ont pas tous les mêmes compétences à offrir pour un poste disponible et n’ont pas tous les capacités de pouvoir consulter les journaux, les offres d’emploi sur internet, se rendre dans les entreprises, etc. D’autres encore rencontrent des difficultés liées aux problèmes de langue, de mobilité, d’alphabétisation, etc.

Le manque d’expérience des travailleurs qui sont souvent sous qualifiés, c’est-à-dire qui ont un diplôme inférieur à celui du niveau de secondaire supérieur, voire pas de diplôme du tout, peut expliquer cette difficulté pour postuler. Ce public manque donc cruellement de formation et d’éducation dans des secteurs en demande de personnels. Il y a un besoin de création de formation professionnelle adapté aux attentes des employeurs afin de former le personnel qu’ils désirent engager.

  • La durée et le montant des allocations de chômage

En Belgique, bien que les allocations de chômage soient dégressives, elles peuvent durer toute une vie (active). Il est clair que les allocations de chômage sont un droit gagné par les travailleurs et qu’il réduit la pauvreté et offre aux travailleurs voulant se reconvertir un tremplin le temps de trouver un emploi qui les intéresse.

Le chômeur peut donc y trouver un certain confort car le travail n’est pas suffisamment rémunérateur en comparaison du montant des allocations de chômage, c’est ce qu’on appelle le piège à l’emploi. Les politiques ont donc un rôle à jouer en repensant le système d’assurance chômage et le contrôle de la recherche active d’emploi.

D’autres causes qu’on retrouve aussi ailleurs ont leur part dans ce qui se passe en Belgique.

  • Les travailleurs prennent le temps de trouver un emploi qui leur convient

Les chômeurs ne prendront pas forcément le premier travail qui leur tombe sous la main mais celui qui correspond le mieux à leurs attentes. La durée de la recherche d’un emploi de qualité qui correspond aux goûts et aux compétences du chômeur est une des raisons du chômage de longue durée. Les travailleurs peuvent aussi volontairement quitter leurs emplois pour trouver un emploi qui correspond mieux à leurs perspectives, à leurs compétences et à leur niveau de vie.

  • Les emplois disponibles ne sont pas suffisants en comparaison du nombre de travailleurs désirant travailler

Ce problème varie en fonction du secteur, cela peut s’expliquer par des salaires qui ne sont pas suffisamment élevés pour donner envie au chômeur de reprendre un emploi, par des employeurs qui trouvent la main d’œuvre belge trop cher et vont voir ailleurs ce qui diminue l’offre de travail.

  • L’évolution de la technologie

L’évolution de la technologie et l’économie sont des facteurs qui font évoluer les emplois disponibles sur le marché. Exemple : de plus en plus de magasins sont remplacés par des boutiques en ligne, des agences bancaires sont remplacées par le Home’banking, les caissiers sont remplacés par des distributeurs de billets ou des scanners. Alors un bon chômeur serait celui qui est mobile et bouge pour se former et s’adapter aux évolutions pour trouver du travail sinon il creuse sa propre tombe.

Des politiques au ralenti…

Il existe plusieurs politiques publiques qui influencent les recherches d’emploi : mettre en place des agences publiques pour l’emploi, créer et subsidier des plans de formations pour aider à la reconversion ou à l’évolution des compétences des travailleurs, réduire les coûts liés à l’embauche des travailleurs, modifier les systèmes d’indemnisation du chômage, etc.

Du point de vue de l’Union européenne, il est recommandé qu’il y ait un plan individuel de réintégration du chômeur de longue durée. Cependant, la difficulté principale est de pouvoir déceler les autres problèmes individuels connexes au chômage, comme les problèmes familiaux, psychologique, de santé, de mobilité, etc.

A côté des mesures d’aide à la recherche d’emploi, il est important de signaler :

  • Le volet préventif, qui consiste à estimer le risque qu’ont les personnes au chômage à se retrouver chômeurs de longue durée.
  • Le volet formation : ici le défi est d’investir dans la formation de ceux qui en ont vraiment besoin et qui ont des difficultés pour adapter leur profil aux emplois disponibles.

Même si plusieurs de ces politiques existent déjà, il faut pouvoir faire l’évaluation de ces systèmes afin de voir s’ils ont réellement eu un impact ou s’il faut renforcer la politique ou au contraire la remplacer. Force est de constater qu’en Belgique la culture de l’évaluation a encore un chemin à faire pour s’installer dans les pratiques des différentes institutions et les habitudes des responsables. Cela exige des lignes directrices, des méthodes sophistiquées, entraine des coûts en termes de ressources et de temps, mais c’est une condition incontournable si on vise l’efficacité des différentes interventions.

 

[1] OCDE (2017), Taux de chômage de longue durée (indicateur). doi: 10.1787/ffbd30f6-fr  (Consulté le 26 novembre 2017)
[2] Idem
[3] Institut national de la statistique et des études économiques, Définition du chômeur (BIT), [consulté le 12 novembre 2017]. Disponible sur  https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1129
[4] MANKIW N.G, TAYLOR P.M., Principes de l’économie, 2è édition européenne, Bruxelles, édition De Boeck, 2011, chapitre 28, pp.765-794.
[5] OCDE (2017), Taux de chômage de longue durée (indicateur). doi: 10.1787/ffbd30f6-fr (Consulté le 26 novembre 2017)
[6] Office National de l’Emploi, Sources des statistiques sur base des inscriptions comme demandeurs d’emploi, [consulté le 12 novembre 2017]. Disponible sur http://www.onem.be/fr/sources-1
[7] FGTB, Actualité du jeudi 06 février 2014, [consulté le 12 novembre 2017]. Disponible sur http://www.fgtb.be/-/50-000-exclus-du-chomage-en-2015-les-femmes-et-les-communes-wallonnes-trinquent-
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