29/03
2016
par Nicole Nong et Chrystelle Gankam, étudiantes du MIAS1 de l’IESSID, catégorie sociale de la Haute École Paul-Henri Spaak (Bruxelles)

Eros Centers : vers un plaisir réglementé

Les Eros centers, « centres de plaisir », se présentent comme des initiatives qui visent à aborder différemment le problème de la prostitution, en l’encadrant dans un lieu exclusivement dédié à cette activité. Etat des lieux d’une innovation sociale qui suscite nombre de réticences dans le milieu associatif d’aide aux prostituées et qui bien souvent est présentée comme la solution miracle par les pouvoirs publics.

Comme nous le rappellent les tensions à Saint-Josse-ten-Noode dont a été émaillée l’actualité, en Belgique, le statut de la prostitution est flou, une grande tolérance régnant en la matière. Le sujet suscite de nombreux débats au sein de nombreuses communes dans lesquelles se pratiquent la prostitution de rue, les vitrines et les salons érotiques.

Les Eros Centers, panacée pour les pouvoirs publics

Se calquant sur le modèle de la Villa Tinto à Anvers, Bruxelles, Seraing et Liège se sont penchées sur la question de la gestion urbaine de la prostitution en lien avec d’autres problèmes connexes estimés, à tort ou à raison, comme étant la résultante de cette dernière. Violences, trafics de drogue, problèmes de trafic routiers, proximité avec les riverains, sécurité des travailleurs du sexe, tout cela constitue des enjeux auxquels doivent faire face les autorités communales.

En Belgique francophone, la réflexion sur la création d’un Éros Center est récente, la Flandre s’y est penchée dès 1999 en inscrivant ce dernier dans un « plan prostitution ». Les objectifs suivants sous-tendent la volonté politique et la réflexion autour de création des Eros Center. Il a ainsi été question de :

  • Gérer et encadrer la prostitution en améliorant les conditions de travail des travailleurs du sexe.
  • Lutter contre les mafias et les réseaux de trafic d’être humain : pour y travailler ou pour y être propriétaire, les documents de séjour sont vérifiés par un poste de police installé au sein de l’Éros Center et les horaires de travail sont contrôlés.
  • Réinsérer les travailleurs du sexe par un accompagnement social et sanitaire et ainsi sortir du milieu progressivement pour ceux qui le souhaitent.
  • Renforcer les actions des associations de terrain œuvrant dans le secteur en leur donnant plus d’impact et de visibilité.
  • Lutter contre les loyers exorbitants exigés par les propriétaires des vitrines.

Si la commune anversoise a initié le projet, elle en a confié la gestion quotidienne à une entreprise privée immobilière qui a également financé la construction du bâtiment. La réussite apparente du projet anversois a suscité l’intérêt de plusieurs communes qui l’envisagent comme une bonne alternative à la prostitution de rue et en vitrine, Schaerbeek et Saint-Josse, Liège et Seraing s’y sont penchées.

L’accueil des Eros center par le monde associatif va être abordé différemment selon les axes défendus, entre aide aux prostituées et positions plus radicales fortement imprégnées de valeurs éthiques.

Eros Center, la marchandisation du corps humain

L’asbl « Femme et ville » tout comme la Commission des femmes francophones de Belgique contestent tout projet de création d’Eros Centers. Les arguments mis en avant sont en lien avec le genre, l’Intégrité physique et morale sous la perspective de la marchandisation du corps humain. La Commission rappelle à cet effet que tout projet de création d’Eros center revient dans un certain sens à légaliser la prostitution et relève que cela entre en conflit avec le fait que la Belgique est signataire d’un accord abolitionniste depuis 1949.

La création d’un Eros center favoriserait alors l’institutionnalisation de la prostitution du fait qu’il faille prendre un statut indépendant, et contraint des personnes à le faire de manière permanente ou clandestine. De plus, mettre les prostituées dans un périmètre défini, c’est s’attaquer aux conséquences et non aux causes de la prostitution. Le traitement de la prostitution par les communes serait alors superficiel.

Les réticences du monde associatif de proximité d’aide aux travailleuses de sexe ne sont pas quant à elle empreintes de ces enjeux moraux. Elles souhaitent la prise en compte des diverses facettes de la prostitution.

Un associatif qui boude son plaisir ?

Espace P (Liège) tout comme Entre deux ont été conviés aux discussions et ont fait partie des différentes plateformes mais se sont toutes les deux retirées du projet ; avec le sentiment de n’avoir pas été écoutées. L’intervenante sociale d’Entre Deux pense que l’Eros center peut constituer un début de réponse qui peut correspondre à un certain type de profil : la « prostituée » qui s’assume aux yeux de la société. Or c’est loin d’être le cas pour toutes, entre autres pour celles dont la famille n’est pas au courant du métier qu’elles exercent.

Elle pointe également du doigt la problématique des prostituées en situation illégale et celles des ressortissantes de l’Union européenne : « Pour pouvoir être dans l’Eros cente , il faut être légal sur le territoire. Toutes les personnes qui sont illégales ne pourront pas y être, c’est quand même une grosse partie car il y a énormément de personnes qui viennent de l’Europe de l’est qui ont la libre circulation en Belgique mais qui au bout de 3 mois ne sont pas censées rester dans le pays. Normalement au bout de 3 mois il faut s’inscrire à la commune avec un domicile et pour pouvoir le faire il faut prouver qu’on a des moyens de subsistance (avoir un travail) et donc elles ne s’inscrivent pas à la commune. »

Un Eros center à Bruxelles ?

La question revient régulièrement sur la table des conseils communaux de Schaerbeek et St- Josse, les principales communes concernées. Il est question de regrouper les prostituées de la rue d’Aarschot. Officiellement, les vitrines, « les carrées », ont le statut de bar à champagne et les prostituées sont présentées comme des serveuses. Au quartier de l’Alhambra, c’est la prostitution de rue qui règne. Des lors, peu à peu a été évoqué la possibilité de créer un Eros center qui au-delà de la sécurité viserait à leur faire acquérir des droits comme travailleuses.

 

Liège un associatif manipulé ?

En 2007, le bourgmestre de Liège ordonne la fermeture de 51 salons de prostitution dans le quartier Cathédrale Nord et propose comme autre alternative l’ouverture d’un Eros center. Il est question de rassembler près de 150 prostituées, dans un espace géré par une asbl exclusivement mise sur pied pour ce projet : ISATIS (Initiative Sociale d’Aide aux Travailleurs Indépendants du Sexe). Elle regroupe des représentants locaux des partis politiques et du monde associatif sur fonds publics.

L’implication du conseil communal semble de prime abord forte, la ville se porte garante auprès des établissements bancaires pour un prêt estimé entre 4 et 5 millions d’euros. Police, commune, associations de terrain, sont parties prenantes et des concertations régulières sont effectuées. Cependant assez vite, certaines associations dénoncent un amateurisme social et une concertation de façade. Ne vont-elles pas se faire embrigader par les pouvoirs publics ? Comment défendre les droits des « prostituées » sans exercer une forme de « flicage » du fait de la collaboration entre plusieurs services ayant chacun des missions différentes ? Comment garder sa crédibilité auprès de son public cible ? Pour Quentin Deltour, coordinateur d’Espace P de liège, les élus locaux ne se rendent pas compte des enjeux que peuvent représenter l’anonymat, le mélange entre le médical, le social et le «  gestionnel », qui relèverait plus d’un contrôle de la prostitution, mais qui se heurte à des enjeux déontologiques :

« Une asbl qui a une mission fixée par la ville, si elle ne correspond pas aux attentes de la ville, elle fermera car elle a été créée pour répondre à un projet politique dont l’un des axes est le contrôle ; une asbl qui fera une sélection de qui peut rentrer et qui ne le peut pas. Comment peut-on s’assurer qu’il y’a un cloisonnement de l’information entre l’aide et le contrôle ? À partir du moment où l’AS est celui qui participe à une réunion de projet, comment s’assurer qu’il n y aura pas mélange d’intérêts et informations : par exemple une fille atteinte du HIV peut-elle continuer à travailler ou non ? »

Après des années de réflexions et de tergiversations, le bourgmestre annonce officiellement en mars 2015 que le projet Isatis est abandonné : les différentes parties prenantes n’étant pas parvenues à un accord satisfaisant.

Seraing, un mariage heureux entre pouvoirs publics et associatif ?

Avec le permis de construire délivré en décembre 2014 et le début du chantier début 2015, la ville de Seraing se positionne comme la ville pionnière en Wallonie. Le projet ambitieux prévoit une infrastructure s’étendant sur 2.000 mètres carrées, avec jardin intérieur et parking à proximité. Il est prévu qu’une centaine de filles travailleront dans un cadre « agréable » et sécurisé. Service médical, poste de police et espace de détende sont ainsi prévus.

La gestion de l’Eros center sera effectuée via une asbl, au sein de laquelle siégeront des élus d’obédiences diverses. Un représentant désigné par le conseil communal sera chargé de veiller sur les comptes. Le projet est évalué entre 6 et 7 millions d’euros. L’exécutif communal réfute toute accusation de « proxénétisme étatique » : les éventuels bénéfices engrangés une fois le prêt remboursé, serviront à des projets d’aide aux prostituées.

La création d’Eros center apparait pour les pouvoirs publics comme une tentative d’encadrement de la prostitution sous le modèle (restrictif) de la travailleuse du sexe au statut d’indépendante, qui assume son choix et qui est en ordre de papiers. Mais la réalité est bien plus complexe ; c’est cette prise en compte de la diversité que réclame le noyau associatif : l’approche répressive ne sera-t-elle pas plus forte pour celles qui n’iront pas dans les Eros Centers ? Que faire des prostituées qui ne rentrent pas dans « le moule » et qui constituent une proportion importante : les prostituées en situation illégale, les occasionnelles (chômeuses, bénéficiaires du Revenu d’Intégration Sociale et autres droits sociaux) ou celles qui préfèrent rester dans l’anonymat ? Dans tous les cas de figure, pour les associations, tout encadrement de la prostitution doit être pensé dans le respect de la personne prostituée et donner la parole aussi bien aux concernées qu’a des associations de terrain.

 

 

 

 

 

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