30/03
2016
par Laurie Pérot, Catherine Opalinski, Zahia El Azizi et Khalid Al Battrai, étudiants du MIAS1 de l’IESSID, catégorie sociale de la Haute École Paul-Henri Spaak (Bruxelles)

Les entreprises d’insertion, l’alternative crédible

Une entreprise d’insertion (EI) est une société commerciale à finalité sociale (SFS) dotée des mêmes obligations juridiques que toutes les autres PME. En plus, elle vise l’insertion par l’emploi des travailleurs peu qualifiés ou infra-qualifiés. Elles proposent des biens et des services tout en ayant, en parallèle, un but social précis.

L’objectif de ces entreprises est de donner la possibilité d’insérer socialement et économiquement des personnes sans emploi, ce qui est possible dans un cadre d’économie sociale ne recherchant pas le profit immédiat et maximal. Les EI permettent de valoriser ses travailleurs grâce à une formation continue et d’obtenir un parcours d’insertion socio-professionnelle durable.

Jean-Pierre Pollénus directeur de l’EI Proxemia, économiste de formation, nous présente le fonctionnement de l’entreprise d’insertion qu’il dirige à Chapelle-Lez-Herlaimont. Cet homme, très impliqué dès le lancement des EI, a notamment assuré la fonction de coordinateur au sein de la Fédération Wallonne des Entreprises d’Insertion (Atout.EI).

Concrètement, quel est le public cible travaillant au sein de Proxemia ?

Il existe deux types de travailleurs qui peuvent accéder à un emploi dans une EI :

  • Le travailleur « peu qualifié » qui n’est pas titulaire d’un diplôme de l’enseignement secondaire supérieur ou assimilé, que le Décret wallon qualifie de « travailleur défavorisé » ;
  • Le travailleur « gravement défavorisé » qui doit remplir les mêmes conditions mais les cumuler avec d’autres problématiques telles que : bénéficier d’allocation de chômage, du revenu d’intégration sociale (RIS), être sans revenu, etc.

Chez Proxemia, le public cible comprend majoritairement des femmes âgées de 20 à 60 ans ; on y comptabilise actuellement 86 travailleurs dont plus de 70 femmes. Cette prédominance du personnel féminin s’explique par l’activité-même (le titre-service) qui a permis à de nombreuses femmes n’ayant jamais travaillé ou ayant arrêté depuis de longues années de retrouver un emploi. C’est particulièrement vrai pour la tranche d’âge de 35-40 ans. Ces femmes doivent, suite à des problèmes personnels, trouver un emploi de manière urgente. Dans les années 90, ces femmes étaient appelées « les femmes rentrantes » et avaient généré de nombreuses initiatives – bien que ce soit le titre services qui ait répondu au mieux à la problématique.

Contrat EI : un vrai contrat ?

Oui, car les contrats proposés sont stables et durables. De manière générale, on constate peu de sorties négatives dans les EI et chez Proxemia, à moins qu’il y ait une faute grave ou une volonté de la part du travailleur de partir vers un autre emploi, il n’y a pas de rupture de contrat. Dans notre entreprise, on favorise l’engagement à temps-plein.

La particularité de Proxemia provient des tâches instaurées par le contrat de travail ; elles consistent uniquement à de l’aide-ménagère dans le cadre du dispositif de titre-service. On distingue deux types d’axes de travail à savoir le nettoyage et le repassage. Par ailleurs, l’aide-ménagère est l’un des secteurs qui offrent une possibilité d’emploi immédiat, ce qui est une plus-value vu le caractère d’urgence des demandeuses d’emploi.

Pourquoi est-ce que l’aide-ménagère fonctionne ? Parce que cela répond à une grande demande de la part des particuliers et que la demande est récurrente. De plus, Proxemia applique les horaires de « bureau » – ce qui permet aux travailleuses une conciliation avec vie privée et impératifs familiaux.

Proxemia, se souciant du bien-être de son personnel, préfère investir ses bénéfices auprès de ses travailleurs en leur offrant un cadre de travail confortable (mise à disposition d’une cafétéria aménagée, un parking à disposition du personnel, une grande salle de réunion, etc.). Nos travailleurs décrivent d’ailleurs Proxemia comme une entreprise « familiale ».

En janvier 2014, un recensement par la région Wallonne a comptabilisé 105 entreprises d’insertion. Les trois-quarts des EI se trouvent dans les provinces du Hainaut et de Liège. Depuis leur création, elles ont créé plus de 5.000 emplois dans divers secteurs d’activités. L’objectif de la mise à l’emploi des travailleurs en EI a largement été atteint. Notons que parmi ces emplois créés, on compte 80% liés au titre-service et 20 % liés aux autres secteurs tels que le tri, le recyclage, la construction, etc.

Dans quel but les pouvoirs publics ont-ils investis dans les EI ?

Dans les années 90, la problématique du chômage grandissant amène les pouvoirs publics à réfléchir et à remettre en question les systèmes d’accès au travail déjà présents mais n’aboutissant pas à un emploi réel et durable (CDI). D’où la création des entreprises d’insertion qui devait se mettre en aval d’autres dispositifs de formation/insertion/mise en stage.

Cette problématique touchait principalement la mise à l’emploi des personnes non-qualifiées. En 1996, via un des projets pilotes de la Fondation Roi Baudouin, le projet « EI » a émergé avec la volonté de mener une activité économique qui impliquait ce public tout en respectant les règles communes des entreprises traditionnelles.

L’idée générale du projet consistait à créer avec l’aide des subsides publics des entreprises sociales « aux normes », et ce sans proposer aux travailleurs des contrats instables ou hors barème salarial (ndlr. sous-payés). Le tout permettait de relancer l’économie et de diminuer le taux de chômage. Ce projet pilote amènera finalement à ce qui sera plus tard une entreprise d’insertion.

Les pouvoirs publics jouent également un rôle dans le volet « accompagnement social » qui a une importance capitale dans le suivi des travailleurs. En effet, grâce aux subventions de l’Etat (désormais des Régions), deux postes d’assistants sociaux ont été créés en interne, aux EI, ce qui assure un suivi psycho-social des travailleurs p.ex. par des entretiens individuels. Ce suivi permet d’aider les travailleurs à faire face aux difficultés qui font obstacle à leur insertion sociale et économique. Le but de cet accompagnement est de rendre les travailleurs autonomes sur le marché du travail. De plus, en subsidiant les EI, les pouvoirs publics pérennisent l’emploi de ce public fragilisé et leur permettent d’avoir une vie sociale et active.

 Projection des EI dans dix ans

Le premier défi est évidemment de maintenir le dispositif mis en place avec un même taux de réussite et d’engagement que ce qu’on a jusqu’à présent. Toutefois, au vu des réformes sur l’aide à l’emploi et de la diminution des financements, cela risque de se complexifier. Dès lors, il nous faudra peut-être diversifier les secteurs de travail et proposer d’autres types de services afin de maintenir le taux d’embauche. L’enjeu, pour Proxemia et les autres EI, est de détecter de nouveaux secteurs permettant de proposer des vrais contrats, des vrais salaires, offrant une protection sociale, tout en respectant le marché et la concurrence, la commission paritaire et l’indexation des salaires.

Ma plus grande crainte serait qu’à terme, la tendance actuelle prenne le dessus et que notre entreprise dérive vers des pratiques et des modes de fonctionnements similaires à celles et ceux exploités par « Uber » etc. car cela risquerait de nous mener à des contrats instables ; voire des sous-contrats, ce qui serait éthiquement inadmissible pour des entreprises d’économie sociale.

 

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