L’uniforme scolaire: entre tradition, discipline et… liberté
En Belgique, rares sont les établissements scolaires qui imposent encore un uniforme. Cette pratique subsiste principalement dans les écoles catholiques, privées ou hôtelières, ainsi que dans quelques établissements du réseau officiel. Historiquement, l’uniforme s’imposait dans les écoles accueillant principalement des enfants issus de la bourgeoisie. Cependant, à partir des années 1950-60, l’ouverture des établissements à des élèves de tous milieux sociaux a entraîné une transition vers d’autres codes vestimentaires plus personnalisés.
Par Marie Vanmarcke
À Jette, près de l’hôpital Brugmann, le Centre scolaire du Sacré-Cœur incarne encore cette tradition. Fondée en 1834 par Madeleine-Sophie Barat, cette école catholique impose toujours un code vestimentaire strict à ses élèves du primaire et du secondaire. À l’heure de la récré, la cour grouille d’élèves vêtus de manière identique: pantalon bleu marine, tee-shirt blanc et pull assortis. Les marques et dessins sont interdits, tout comme les bijoux et le maquillage jusqu’en 4e secondaire.
Selon Joyce Charles, professeure d’anglais et d’espagnol, cette uniformité vise à réduire les inégalités: «Le port de l’uniforme permet qu’il n’y ait pas trop d’écarts entre les élèves dans une école où les disparités socioculturelles se creusent.» Béatrice, élève en 2e année secondaire, partage cet avis: «Ça évite le harcèlement lié aux marques ou aux vêtements neufs.» Pourtant, certains élèves comme Zeynad en 4e année restent sceptiques: «Les inégalités se voient quand même à travers les baskets ou les sacs à dos. Les marques sont partout…»
Pour Xavier Hooreman, éducateur des 5e et 6e secondaire, l’uniforme est aussi une manière de préserver l’identité de l’école: «À travers ce code vestimentaire, l’école essaie de conserver une forme de tradition. Qu’on le veuille ou non, il fait partie de son identité», estime l’éducateur. Beaucoup d’élèves répondent la même chose, eux qui n’ont jamais connu le Sacré-Cœur de Jette sans ce code vestimentaire. Pour ces derniers, l’uniforme rime d’ailleurs avec discipline, rigueur, et l’école joue de cette réputation à travers cette tradition, à les en croire.
Une contrainte ou une facilité?
Si certains élèves dénoncent les restrictions imposées par le code vestimentaire – notamment l’interdiction des bijoux ou des colorations non naturelles –, d’autres y voient un avantage pratique. Zained, élève de 1re année secondaire, confie: «C’était un gros changement de passer des vêtements colorés au bleu et blanc. Mais ça me facilite la vie le matin: je n’ai pas à réfléchir pendant des heures pour choisir ma tenue.» Israe, également en 1re année, partage cet avis: «Personne ne peut te juger sur ton style puisque tout le monde porte la même chose.»
Cependant, pour Zoé, élève en 5e secondaire, ces règles brident l’expression personnelle: «Les bijoux sont un moyen de s’affirmer. L’uniforme est trop masculinisé pour les filles; il manque d’options élégantes.»Beaucoup d’élèves tentent malgré tout de personnaliser leur tenue avec des accessoires discrets ou du maquillage léger.
le port de l’uniforme permet qu’il n’y ait pas trop d’écarts entre les elèves dans une écoles où les disparités socioculturelles se creusent.
Un uniforme tiré à quatre épingles
Les règles imposées par le Sacré-Cœur ne laissent que peu de place à la créativité vestimentaire: tee-shirt blanc sans motif ni logo; pantalon bleu marine sans délavage ni trous; chaussures sobres sans couleurs vives; interdiction totale des bijoux voyants ou du maquillage jusqu’en 4e secondaire; enfin, seules les colorations capillaires naturelles sont tolérées.
Pourtant, certains élèves trouvent ces restrictions excessives. Zoé regrette particulièrement le manque d’options pour les filles: «En tant que fille, tu as besoin d’avoir ton style pour t’affirmer. L’uniforme est trop masculinisé: il n’y a pas beaucoup d’options élégantes ou féminines.» D’autres élèves estiment que ces règles ne protègent pas vraiment contre les jugements liés aux apparences: «Même avec un uniforme strict, on voit toujours les différences sociales à travers les accessoires comme les sacs ou les baskets», note Zeynad.
Une surveillance relative
Malgré la rigueur affichée par le règlement intérieur, certains élèves parviennent à contourner les règles sans subir de sanctions systématiques. Michael Bianci, préfet d’éducation au Sacré-Cœur de Jette, explique: «Il y a ceux qui respectent scrupuleusement les règles et ceux qui s’en écartent sans difficulté. Intervenir sur chaque manquement serait chronophage.» Le préfet admet avoir pris du recul vis-à-vis du code vestimentaire: «Ce n’est pas ma priorité. Je préfère me concentrer sur le développement social et personnel des élèves plutôt que sur leur tenue.»
Ainsi, si l’uniforme reste un marqueur fort de tradition et d’identité pour certains établissements belges, son application soulève des débats sur la liberté individuelle et son efficacité réelle dans la lutte contre les inégalités.