Conditions de travail des infirmières: «Le système est malade»

Soigner, accompagner, soutenir: être infirmière, c’est bien plus qu’un métier. Pourtant, derrière la vocation, les conditions de travail sont éprouvantes. Céline, jeune infirmière en neurologie pédiatrique aux Cliniques universitaires Saint-Luc, et Fatima-Zohra, infirmière à la maison médicale Medilaeken, racontent leur réalité.

Par Maryam Oulad Haj Amar

Deux parcours, deux visions:

Céline, 23 ans, infirmière depuis 2023, s’est spécialisée en pédiatrie et néonatologie. Ce choix, elle ne l’a pas fait au hasard: «J’ai pratiquement toujours su que je voulais être infirmière. J’adorais les bébés, je voulais m’occuper des autres. Et puis, j’ai grandi avec l’histoire de mes frères. L’un d’eux est décédé en néonatologie, l’autre est lourdement handicapé. J’ai toujours côtoyé de près le monde hospitalier et les soins médicaux.» Et inconsciemment, à l’entendre, ce vécu familial a forcément eu une influence sur la personne qu’elle est devenue: «Mes parents m’ont beaucoup parlé de l’impact des infirmières dans leur vie. Trois d’entre elles font toujours partie de notre quotidien, elles sont même devenues des amies. Je crois que je me suis dit que je voulais avoir, moi aussi, ce rôle dans la vie des autres.» Mais la réalité du métier l’a confrontée à de nombreux doutes: «Je crois que je mentirais si je disais que je ne me suis jamais demandé si je voulais faire autre chose. J’avais un rêve, c’était une vocation.» Mais en stage, Céline a découvert le manque de moyens, la fatigue, la pression… «En troisième année, j’ai voulu arrêter. Je n’en pouvais plus. J’avais l’impression que ce métier me bouffait littéralement.» Si elle a eu la chance d’avoir été soutenue par ses amis et professeurs, elle reconnaît que le milieu est parfois hostile: «Je n’ai jamais été harcelée, comme certaines copines l’ont été par des infirmières. J’ai toujours eu de bons retours, je n’ai pas à me plaindre, mais l’environnement est dur.»

Fatima-Zohra, 44 ans, travaille depuis 15 ans et lorsqu’elle commence ses études, elle est rapidement désillusionnée, surtout par ces stages en hôpital: «J’ai été dégoûtée du métier dès la première année. En stage, on nous faisait faire le sale boulot, les infirmières n’étaient pas sympas. J’ai arrêté, j’ai tourné en rond, et puis je suis revenue.» Son expérience n’est pas isolée: selon une recherche menée entre 2010 et 2020 à Namur et à Mons et publiée par l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, près de la moitié des étudiantes en soins infirmiers ont mal vécu leur première expérience de stage, et un nombre important d’entre elles arrêtent leurs études après cette première expérience.

C’est en découvrant la psychiatrie qu’elle trouve finalement un sens à son travail: «En psychiatrie, on peut prendre le temps. On écoute les patients, on les accompagne. C’est l’opposé de l’hôpital, où on travaille à la chaîne, sans voir les gens.»

 Le quotidien d’une infirmière: entre passion et épuisement

Dans son service de neurologie pédiatrique, Céline vit la réalité d’un système sous pression: «Parfois, je suis tellement surmenée… Avec moins de personnel médical par service, et une charge de travail beaucoup trop élevée, je n’arrive pas à prendre le temps, je n’arrive plus à travailler selon les valeurs qui me sont chères.» Face à ces conditions de travail qu’elle juge elle-même «médiocres», Céline perd patience plus rapidement. «Par exemple, j’ai plus de mal à faire preuve d’empathie systématiquement devant les patients que je croise. Et, c’est très, très frustrant, parce que je sais bien que dans de meilleures conditions, je réagirais différemment, que ça ne me ressemble pas.» Elle décrit une course contre la montre permanente: «On est un peu dans une ère où on est porté sur le faire. Il faut faire ça, il faut faire une prise de sang, il faut faire vite… et j’aimerais prendre plus de temps avec mes patients, mais ce n’est pas possible.» Pour cause, Céline doit courir d’une chambre à l’autre. «Parfois, je me dis tant pis, et je travaille lentement, mais je sais le faire parce que je ne travaille pas à temps plein. Plus tard, je ne sais pas si j’aurai encore cette liberté. J’ai déjà pu en parler avec des infirmières plus âgées, qui subissent ces conditions de travail éprouvantes plus que quiconque. Je pense que chacun essaye de s’adapter à ces conditions de travail comme il le peut. Moi, j’essaye en me disant tant pis. En réalité, ce n’est pas toujours aussi simple.»

Après son passage en psychiatrie, Fatima-Zohra a rejoint une maison médicale dans laquelle «les conditions de travail sont bonnes parce que j’ai du temps et parce que je ne suis pas dans une grosse maison médicale. Par exemple, une de mes patientes n’a pas nécessairement besoin de soins tout le temps, mais comme elle est toute seule et que j’ai le temps, je vais discuter avec elle, c’est le luxe.» Elle compare cette approche avec l’hôpital: «À l’hôpital, c’est une usine. Quand tu as un cœur, en général, tu ne peux pas travailler là-dedans. Je ne pourrais jamais travailler comme ça.» Cependant, elle souligne un revers à cette réalité: «L’inconvénient en maison médicale, c’est le salaire, qui est bien inférieur. Par exemple, des infirmières qui travaillaient en hôpital sont venues essayer de travailler ici et sont parties à cause de cet écart salarial.»

Relation avec les autres membres:

Les tensions au sein de l’hôpital sont fréquentes, et les conditions de travail n’aident pas à apaiser la situation.

Pour Fatima-Zohra, ce sont les humiliations des collègues ou des médecins qui l’ont marquée. «L’hôpital, c’est œil pour œil, dent pour dent. Même entre elles, les infirmières sont dures. J’ai vu des collègues se tirer dans les pattes et des médecins mépriser les infirmières.»

Céline, quant à elle, souligne que, bien qu’elle ait «la chance d’avoir une super-équipe», la fatigue du personnel est due en grande partie à un manque de temps et de moyens pour accomplir correctement son travail. Elle ajoute que cette situation impacte l’encadrement des étudiants: «Former quelqu’un demande de l’énergie et, souvent, les infirmières n’en ont plus assez. Je n’excuse pas la méchanceté gratuite, mais le système est malade. Il m’est arrivé plusieurs fois d’être en stage et d’entendre: ‘On ne sait pas t’encadrer.’ Faute de personnel, Céline a parfois dû apprendre seule. Et ce manque de supervision peut mener à des erreurs. Cette pression constante engendre parfois des tensions, voire de la violence verbale.«Quand on est à bout, on réagit différemment. Le vrai problème, c’est la pénurie et le manque de valorisation du métier.»

L’augmentation des salaires? Une solution insuffisante à la pénurie?

Céline et Fatima reconnaissent que l’augmentation des salaires est une question cruciale, mais elles estiment qu’elle ne suffit pas à elle seule pour résoudre les problèmes de pénuries. En Belgique, bien que 223.000 infirmiers soient diplômés, seuls 60% exercent dans le secteur. De plus, 40% travaillent à temps partiel, ce qui réduit le nombre d’équivalents temps pleins. L’absentéisme élevé et la baisse de l’attractivité de la profession aggravent cette situation. Selon Jacinthe Dancot, infirmière et docteur en Sciences de la Santé publique de l’ULiège, et Arnaud Bruyneel, infirmier et docteur en Sciences de la Santé publique de l’ULB, ce n’est pas une pénurie d’infirmiers, mais une pénurie de conditions de travail décentes qui est en cause.

Céline pointe un autre problème fondamental: «Je pense que l’augmentation du salaire serait la moindre des choses, mais ce n’est pas le seul truc à faire. Pour moi, il faudrait améliorer les conditions de travail et le travail des soignants de façon globale.» Elle souligne aussi l’injustice du parcours académique: «On fait quatre ans d’études pour un simple bachelier. Si on se spécialise, on fait cinq ans pour finalement rester au même niveau. C’est une injustice.» En effet, Jacinthe Dancot et Arnaud Bruyneel, deux chercheurs des universités ULB et ULiège, soulignent que le cursus de bachelier, qui s’étale sur quatre années, est long et complexe, et un nombre important d’étudiants abandonnent la profession pendant ou juste après la formation. Et depuis, l’extension du cursus, il y a une diminution d’environ 20% de jeunes s’engageant dans ces études en Communauté française.

Fatima-Zohra ne comprend pas non plus pourquoi une quatrième année a été ajoutée. Après trois années de formation, elle estime que c’est suffisant. Elle propose aussi une autre solution: «Rémunérer les stages! Parfois, les stagiaires travaillent autant que certaines infirmières et, pourtant, ils ne sont pas payés. C’est absurde.»

Un message aux futures infirmières

Si Céline avait un conseil aux futures infirmières, ce serait d’abord de ne pas s’oublier. «C’est vraiment essentiel. C’est une profession magnifique, mais bien que ce soit bateau, je suis persuadée qu’on ne peut pas prendre soin des autres si on ne veille pas à s’occuper de soi aussi.»

Pour conclure, Fatima-Zohra, elle, plus directe, franche, s’adresse à ses propres filles en leur donnant ce conseil: «Ne devenez pas infirmière, c’est trop dur. Si ce n’est pas une vraie vocation, n’y allez pas. C’est un métier qu’on fait parce qu’on aime aider les autres, mais c’est trop difficile physiquement et psychologiquement.»

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