La précarité étudiante, un fléau sans frontières

Le 8 novembre, un étudiant lyonnais s’immole afin de dénoncer la situation financière difficile des étudiants. Son geste choque et mobilise immédiatement les communautés estudiantines françaises et belges et relance le débat sur la précarité étudiante.

En novembre dernier, une petite centaine d’étudiants manifestaient à Bruxelles, devant le siège du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles: «Plus de fric pour l’enseignement public», «jeunesse en galère, marre d’être précaire», «étudier est un droit que l’on ne négociera pas», tels étaient quelques-uns des slogans scandés dans le froid par les étudiants présents. Soutenus par la Fédération des étudiants francophones (FEF), les manifestants exigent plus d’aides de la part de la FWB, compétente en matière d’enseignement supérieur. Cette mobilisation se déroulait quelques jours après l’immolation en France d’Anas K, étudiant lyonnais, posant ainsi un geste désespéré. Selon Chems Mabrouk, présidente de la FEF, ce geste est la traduction des difficultés financières des étudiants européens en général. D’après la présidente, l’enseignement est un droit qui doit s’accompagner de celui de pouvoir mener une vie décente: «Beaucoup d’entre nous ont du mal à se nourrir et mangent des pâtes, on a rendu cette situation presque normale parce qu’ils sont étudiants. Il faut casser cette image.»

De plus en plus de jeunes en difficulté

La FEF estime le coût d’une année académique entre 8.000 et 12.000 € et fait le parallèle avec une précarisation dans la société entière, rendant impossible le soutien financier pour certaines familles. Selon Alain[1] B., un assistant social qui travaille dans un CPAS bruxellois et qui traite les demandes des étudiants, «le soutien familial est un élément central et la crise au niveau de l’emploi ne vient pas faciliter la situation de certains jeunes. Le rapport aux études évolue également, l’ULB n’a jamais eu autant d’étudiants que cette année. Donc le nombre d’étudiants concernés par ces situations de précarité augmente», poursuit l’assistant social. Une recherche réalisée en 2018 par Kacimi Imène, en collaboration avec l’Association pour la solidarité étudiante en Belgique (ASEB), montre que le logement, l’alimentation et l’isolement dû à une rupture familiale font partie des nombreuses raisons de cette précarisation des étudiants.

« le nombre d’étudiants concernés par ces situations de précarité augmente» Alain[2] B., un assistant social au sein d’un CPAS bruxellois

La dernière étude de la Fédération des CPAS de l’Union des villes et communes de Wallonie (Radioscopie 2020 des politiques d’insertion menées dans les CPAS wallons) révèle que 33% des bénéficiaires de ces CPAS proviennent de la catégorie d’individus de 18 à 24 ans. Ces demandes d’étudiants pour un revenu d’intégration (RI) ont en effet explosé dans les CPAS. C’est aussi le cas à Bruxelles.

Les aides mises en place dérisoires ou réellement utiles?

Plusieurs aides sont mises à la disposition des étudiants, que ce soient les allocations d’études, les bourses, les aides au logement, etc. Le montant des allocations d’études se calcule en prenant en compte plusieurs composantes telles que l’ensemble des revenus des membres du ménage de l’étudiant, le nombre de personnes à charge, le fait de loger dans un kot ou non et enfin le fait de bénéficier d’allocations familiales. Dans le cas où un étudiant ne répond pas à ces critères, il existe un second type d’allocations d’études, dit forfaitaire, qui accorde à l’étudiant, s’il réunit une série de conditions, l’allocation la plus favorable. Le montant final varie selon le dossier, la situation et la législation en cours, entre 400 et 5.000 €.

Pourtant, estime Alain B., elles sont trop peu élevées pour vivre décemment avec les montants alloués, surtout dans une ville comme Bruxelles. «On doit payer un loyer pour un logement ou un kot, de quoi manger, s’habiller, se soigner.» L’avis de la FEF est similaire: pour Chems Mabrouk, les budgets alloués aux CPAS et à l’administration responsable des allocations d’études ne sont pas suffisants pour couvrir les besoins: «Les enveloppes budgétaires pour ces allocations d’études doivent être augmentées afin de pouvoir distribuer plus de bourses à plus de gens. Autre difficulté: le fait que dans certains cas le jeune qui introduit sa demande dépasse de 50 euros la limite; il n’obtiendra pas la bourse, mais sa situation n’en sera pas moins précaire. Enfin, le manque de personnel rend les administrations surchargées, c’est pourquoi certains jeunes doivent attendre plusieurs mois avant de toucher leur bourse.»

L’aide du CPAS: le revenu d’intégration

Alain B. explique qu’un jeune peut toucher un revenu d’intégration, mais avant, il faut établir un projet individualisé d’Intégration sociale (PIIS), soit un contrat liant l’usager et le CPAS, qui prévoit certaines conditions à l’octroi du revenu d’intégration. Pour un étudiant, par exemple, il doit réussir ses sessions d’examens et prouver qu’il a envie de réussir. Ceux qui ne peuvent pas profiter du RI ou qui n’entrent pas dans les critères de bourse sont envoyés vers des associations afin d’être aidés. Ce sont ceux dont les revenus du ménage, le salaire du ou des parents, sont trop élevés, Alain B. déclare: «Fatalement, en cas de salaire élevé, les ressources à prendre en considération empêchent l’octroi d’un complément aux jeunes.» Yannis Bakhouche, président de l’ASEB, fournissant une aide alimentaire aux étudiants, témoigne: «On travaille avec les services sociaux qui font ce boulot et nous envoient des étudiants en difficulté qui ne correspondent pas aux conditions d’aides financières.» Il évoque tout de même la difficulté à faire venir des jeunes qui ont peur d’être stigmatisés en se rendant dans leurs épiceries sociales.

Le manque de communication pointé du doigt

Bien que des aides soient proposées, elles sont pour la plupart méconnues du grand public. Pour les associations étudiantes, le nœud du problème est le manque de communication de la part des services sociaux, Yannis Bakhouche explique que «les étudiants ne sont pas bien informés et ce manque de communication a des conséquences, telles que le décrochage universitaire et d’autres dérives». Même écho du côté de la Fédération des étudiants francophones (FEF) pour qui il existe une méconnaissance de l’existence même des allocations d’études et des bourses, liée à un manque de publicité (fortuite ou voulue) autour de ces aides. La solution serait de prôner une meilleure information. Mais, selon l’assistant social Alain B., ce manque de communication se justifierait par la charge de travail administrative très importante qui s’ensuivrait, de par la gestion des dossiers et le suivi social. Il explique également que, dans le passé, un expert du vécu a préconisé la rédaction d’un fascicule reprenant les différentes aides disponibles pour les étudiants, mais que l’idée a vite été refusée, car la peur d’une demande accrue a refroidi l’institution. Pour Chems Mabrouk, il faut mettre en place des mesures pour pouvoir venir en aide à tout le monde, car «ça montre l’état critique de la situation, notamment le financement du CPAS et l’état de précarité des jeunes».

Les changements nécessaires

Afin de lutter contre cette précarité, le système doit évoluer et, pour ce faire, la FEF réclame plusieurs choses: tout d’abord, la réduction des frais d’inscription à 175 €, au lieu des 835 réclamés actuellement, le refinancement des allocations d’études pour lutter contre la précarité étudiante, le remboursement des frais de matériel, mais aussi, comme l’évoque Chems Mabrouk, la création de logements publics accessibles aux étudiants à des prix raisonnables ou encore le refinancement plus général de l’enseignement supérieur. Selon l’ASEB, la thématique revient chaque année, il est nécessaire de trouver des solutions et de fournir des aides physiques directes. Le 17 novembre prochain, dans le cadre de la Journée internationale des étudiants, la FEF organisera une manifestation d’envergure en invitant la société civile et les organisations internationales des étudiants européens à y participer, car, «même si on se sent davantage écoutés, l’enjeu consiste à créer une mobilisation suffisamment large pour qu’à un moment on soit obligé de nous entendre», conclut Chems Mabrouk.

[1] Nom d’emprunt.

[2] Nom d’emprunt.

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