Crédit Photo: François Dvorak

Désobéissance civile, un bon moyen de révolte?

Le 12 octobre dernier, une action de désobéissance civile organisée par le mouvement Extinction Rebellion s’est déroulée place des Palais et place Royale à Bruxelles. Olivier De Schutter, professeur de droit à l’Université catholique de Louvain et membre du Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l’ONU, y a été gazé par la police. Afin d’en savoir plus sur l’avis du principal intéressé concernant cet incident, et sur la désobéissance civile en général, nous lui avons posé quelques questions.

Alter Médialab: La désobéissance civile est une méthode d’action contestée. Comment la considérez-vous?

Olivier De Schutter: La désobéissance civile fait partie des nombreuses manières par lesquelles l’opinion publique peut être interpellée, et les responsables politiques influencés. La grande différence avec les manifestations ou pétitions, c’est que les personnes qui recourent à la désobéissance civile courent le risque de poursuites, y compris de poursuites pénales: en ce sens, elles «paient de leur personne», elles acceptent de se mettre en danger, et cela ne peut que renforcer le poids de leurs revendications, car le public comprend que, si une personne accepte ce risque, c’est que sa conviction est forte.

«Si une personne accepte le risque de la désobéissance civile, c’est que sa conviction est forte»

Alter Médialab: Pourquoi est-elle un bon moyen de révolte selon vous?

Olivier De Schutter: Il faut distinguer deux modalités de la désobéissance civile. La première, c’est la violation délibérée d’une législation dont on dénonce l’iniquité et que l’on conteste en la violant: ce sont par exemple des objecteurs de conscience qui refusent de partir pour la guerre, des femmes qui affirment avoir subi une interruption volontaire de grossesse dans un État où cela est illégal, les partisans de Gandhi qui bravent l’interdiction de recueillir le sel pour protester contre le régime de la colonie britannique ou, encore, dans la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis, des étudiants noirs qui occupent des places réservées aux Blancs… L’autre manière de recourir à la désobéissance civile, c’est de violer une règle afin de protester contre une politique que l’on conteste, mais qui demeure distincte de la règle que l’on viole: c’est ce que font les militants d’Extinction Rebellion, lorsqu’ils demandent une politique beaucoup plus forte de réduction des émissions de gaz à effet de serre, et sont prêts, pour faire passer leur message, à braver des interdictions de la police. Cette seconde forme de désobéissance civile est moins forte symboliquement, mais, quand d’autres canaux d’expression sont coupés ou inefficaces, je comprends que l’on puisse y avoir recours.

Alter Médialab: En octobre 2019, lors d’une manifestation d’Extinction Rebellion, vous avez été gazé par un policier. Quelles ont été votre première pensée et votre première réaction face à l’attitude de la police envers vous, et envers les autres manifestants?

Olivier De Schutter: Je pense que ce geste du policier qui, à bout portant, m’a aspergé de gaz au poivre est très inquiétant. Il y avait sur cette place des familles, des enfants en bas âge, beaucoup de jeunes d’une vingtaine d’années. Ils protestent contre l’inertie des politiques. On leur répond en leur envoyant des chiens, des canons à eau, des gaz lacrymogènes… Quels citoyens formons-nous? Quel est le message envoyé à la génération qui vient? Politiquement, cette réaction est extraordinairement décevante et totalement contre-productive. Le moins que l’on aurait pu attendre du bourgmestre Philippe Close, c’est qu’il vienne sur place, pour parlementer, écouter, comprendre la désespérance des gens.

Alter Médialab: Quelques mois se sont passés depuis les événements. Avec du recul, pensez-vous que les choses auraient pu se passer différemment, et auriez-vous agi d’une autre manière?

Olivier De Schutter: J’étais sur place à l’invitation des organisateurs pour prononcer un discours sur la non-violence, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Gandhi. Je n’ai jamais pu prononcer ce discours. Comme beaucoup, je me suis trouvé pris au piège, on m’a repoussé au moment où je voulais sortir de la place, lorsque la police a commencé à fermer les issues. Et c’est alors que je tentais de parlementer avec la police, après avoir vu une jeune fille se faire violemment traîner par terre, que l’on m’a aspergé de gaz au poivre. Je suis heureux d’avoir été là, car je comprends mieux maintenant ce que ressentent les jeunes qui dénoncent cette absence d’écoute.

Alter Médialab: Selon vous, le comportement de la police joue-t-il un rôle important dans le déroulement d’une action et sur ses répercussions (notamment en portant préjudice au message porté lors d’une action)?

Olivier De Schutter: La réaction de la police était clairement disproportionnée et injustifiable. Mais ces policiers, jeunes pour la plupart, sont comme nous: ils vont subir, eux aussi, les ruptures climatiques, ils ont eux aussi des enfants. Il me semble que l’usage abusif des moyens d’intervention ne peut s’expliquer que par une sorte de conditionnement qu’ils ont subi. On a dû leur dire, j’imagine, que les gens réunis par Extinction Rebellion étaient de dangereux extrémistes, décidés à créer le plus de désordre possible. Les responsabilités sont politiques, plus qu’opérationnelles.

Alter Médialab: Pour vous, certaines choses devraient être changées en matière de désobéissance civile?

Olivier De Schutter: Une jurisprudence timide émerge, qui reconnaît que la réaction de la société face à ce type d’infractions doit tenir compte des motifs que poursuivent celles et ceux qui recourent à la désobéissance civile, au nom d’une certaine conception de l’intérêt général. On l’a vu par exemple en France face à des poursuites de protestataires qui, symboliquement, ont enlevé des portraits du président Macron dans des édifices publics. C’est intéressant, mais en un sens c’est contradictoire, car c’est justement parce qu’elles courent le risque de sanctions, et l’assument, que les personnes qui recourent à la désobéissance civile parviennent à interpeller l’opinion. Sans ce risque, le poids de leur message s’en trouvera nettement amoindri.

Alter Médialab: Un mouvement tel qu’Extinction Rebellion peut-il vraiment, par des actions de désobéissance civile notamment, produire un réel changement des mentalités et faire en sorte que de réelles mesures soient prises?

Olivier De Schutter: Seul, certainement pas. Une pluralité de modes d’action est souhaitable. L’important évidemment, c’est que l’on ne choisisse pas des modalités d’action qui divisent ou risquent de détourner les gens du combat pour le climat. C’est pourquoi il faut absolument éviter toute violence, sur les personnes comme sur les biens, et demeurer dans une désobéissance symbolique, c’est-à-dire non violente.

Alter Médialab: Les jeunes sont-ils l’avenir en termes de mobilisation, et principalement sur la question climatique?

Olivier De Schutter: Les impacts des changements climatiques seront principalement éprouvés, dans nos pays, à partir des années 2030. Donc oui, les jeunes ont des raisons de dire leur inquiétude: ils comprennent, comme nous le comprenons tous intuitivement, que la question climatique n’est pas traitée comme l’urgence qu’elle constitue pourtant, parce que les politiques sont d’une autre génération, pour qui cette menace est en quelque sorte moins perceptible – plus abstraite. Pour moi, que la perspective des ruptures climatiques terrorise, cette mobilisation des jeunes, c’est une grande source d’espoir. Mais je crains la dissociation d’avec le combat politique, et je redoute une fragmentation de plus en plus grande entre celles et ceux qui manifestent dans les rues, d’une part, et les décideurs politiques, d’autre part, qui sont censés les représenter. Je vais consacrer toutes mes forces, dans les années qui viennent, à éviter que ce gouffre ne se creuse. Car, pour la santé de nos démocraties, ce serait une grave menace.

 

 

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