Tous révoltés contre l’insalubrité

Le 3 décembre, l’Athénée royal Andrée Thomas, un établissement de l’enseignement officiel situé sur la commune de Forest, connaissait une manifestation sans précédent. Élèves et professeurs se sont mobilisés afin de revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail.

Les élèves de l’Athénée royal Andrée Thomas (Arat) fréquentent depuis quelques années un établissement tout sauf accueillant: fenêtres cassées, pupitres délabrés et chauffage en panne depuis plus d’un an. Certains d’entre eux expliquent: «On est en hiver et il fait super froid dans certaines classes, on doit garder nos vestes.» C’est un élément que les professeurs avaient déjà rapporté à leur direction, car ils subissent ce désagrément tout comme leurs élèves. Cependant, aucun changement n’avait eu lieu. Quelques classes avaient de leur côté commencé à manifester leur mécontentement durant l’année dernière en effectuant des «arrêts de travail». Néanmoins, leur âge ainsi que leur condition d’élèves avaient rendu difficile la communication avec la direction: «On a essayé de parler calmement comme des adultes, mais, comme nous sommes des adolescents, on ne nous a pas écoutés.»

«On est en hiver et il fait super froid dans certaines classes, on doit garder nos vestes.» élèves de l’Arat

La manifestation comme dernier recours

Les élèves se sont révoltés à différents moments, encouragés par leurs professeurs à se faire entendre, que ce soit en interpellant la direction ou en refusant de retourner en classe. Le début de ces manifestations concernait tout d’abord le manque de chauffage. Par la suite, elles se sont généralisées aux conditions de vie et de travail des élèves. La plupart de leurs manifestations se sont toujours passées dans le calme, sauf le 3 décembre où les événements ont pris une autre tournure. La désorganisation durant la période d’examens a poussé des élèves de 5e et 6e secondaire à agir: en effet, aucune matière d’examen n’avait été distribuée et aucune révision n’a été organisée. Ils se sont donc barricadés dans la cafétéria de l’établissement et ils ont refusé de retourner en classe. L’information a rapidement circulé via l’application «Snapchat» et un nombre important d’adolescents se sont joints au mouvement. La direction, dépassée par les événements, a alors décidé de contacter la police de Forest pour une «émeute» au sein de l’école. Selon des témoins, des échauffourées entre les forces de l’ordre et certains élèves auraient eu lieu. Claire Roekens, cheffe de cabinet du bourgmestre de Forest, explique que Stéphane Roberti, le bourgmestre, s’est rendu sur place en sa qualité de chef de la police, mais il n’a été mis au courant des incidents que bien plus tard. En effet, une intervention musclée de la police lors des troubles qui ont secoué l’établissement a par la suite été critiquée par les élèves de l’Arat lors d’un conseil communal. Le cabinet du bourgmestre de Forest déclare qu’«il ne minimise en rien les faits de violence et qu’une enquête est ouverte pour déterminer ce qui s’est passé».

Une «émeute» au sein de l’établissement

Plusieurs témoins expliquent que ce terme d’émeute, à connotation très négative, a été relayé par les médias et n’a fait que desservir le mouvement des jeunes de l’Arat. Selon Claire Roekens, le terme a contribué à stigmatiser et à décrédibiliser les actions menées: «J’ai trouvé ça dommageable de parler d’émeute […] C’est connoté de manière très agressive et réfère à la notion de rébellion.» Les élèves ont rapidement créé un groupe Facebook afin de clarifier la situation, en expliquant leur désarroi face au portrait qui a été dressé d’eux à l’occasion de leur action: «Cette situation nous a atteints et nous suivra plus tard dans nos futures inscriptions dans d’autres écoles, car les médias ont fait de nous des animaux. Ils nous ont salis et on fait passer un message aux citoyens en citant de mauvaises informations afin de protéger l’établissement scolaire. Les médias nous prennent pour des personnes irresponsables. Ce n’était pas notre but de faire passer un message négatif: nous avons juste voulu montrer ce qui se passe réellement dans notre établissement

Maryam Kolly, sociologue à l’Université Saint-Louis Bruxelles, souligne pour sa part que le terme «émeute» est porteur d’enjeux: «On assiste à la dépolitisation de l’action sociale concernée et, aussi, à sa caractérisation d’action menaçante pour la société civile. Cette réaction va dans le sens de délégitimer l’expression collective des jeunes et, cela, en la criminalisant et en la renvoyant au registre du délit à sanctionner pénalement.»

Les professeurs veulent du changement

Les élèves ne sont pas les seuls à vouloir du changement: certains membres du personnel affiliés au syndicat CGSP ont décidé de faire des arrêts de travail. Les professeurs souhaitent obtenir le renvoi de l’actuelle directrice et l’engagement de personnel supplémentaire pour renforcer l’équipe en place. D’après plusieurs témoignages, tout a commencé lorsque l’ancienne direction, très appréciée, a quitté ses fonctions, étant remplacée par une nouvelle directrice et deux proviseurs. L’ancienne direction, restée en fonction pendant plus de dix-sept ans, a laissé son empreinte sur le personnel de l’établissement qui a eu du mal à s’adapter au changement d’équipe. Les conditions de travail ne se sont pas améliorées pour les professeurs: en effet, l’établissement manque cruellement d’infrastructures et de matériel, et les relations conflictuelles avec la nouvelle direction ont conduit à un grand taux d’absentéisme du côté du corps professoral.
Claire Roekens, en contact avec plusieurs professeurs, nous confie que «ce n’est pas de gaieté de cœur qu’ils sont en arrêt maladie: c’est à cause des conditions de travail et du manque de considération pour leur métier. C’est la mort dans l’âme qu’ils renoncent à donner cours». Cet absentéisme des professeurs inquiète aussi les élèves, qui sont préoccupés par la validation des apprentissages nécessaires à leur réussite scolaire.
Quelles réponses du réseau Wallonie-Bruxelles Enseignement?

On l’a déjà relevé, la liste des problèmes déplorés par les élèves de l’Arat est longue: un bâtiment vétuste, un manque d’hygiène et d’organisation de la part de l’établissement et du matériel manquant ou défaillant. La direction de l’établissement n’a pas souhaité réagir et s’en réfère à la Fédération Wallonie-Bruxelles. Jean Leblon, administrateur général pour le réseau Wallonie-Bruxelles Enseignement (ad interim) et en charge du dossier, explique que le bâtiment de l’Arat est en assez bon état par rapport à d’autres établissements. Les soucis rapportés par les élèves et les professeurs sont davantage liés à des défauts d’entretien. Mais en ce qui concerne certaines réparations, il déclare que des choses sont réalisables: «Un état des lieux est en cours.» Cependant, selon Jean Leblon, des demandes d’autre nature, comme l’augmentation du nombre d’éducateurs, sont impossibles à rencontrer: «Il y a des normes qu’on ne peut pas modifier et le nombre d’éducateurs est fixé en fonction de la taille de l’établissement.» Quant au renvoi de la direction, c’est une solution qui n’est pas envisageable: «La direction est nommée et a des droits. Il y a des procédures et rien n’est sur la table en tout cas.» Il est évident pour Claire Roekens que remplacer la direction ne serait «qu’une réponse sommaire aux inquiétudes […] Changer la direction serait juste la mesurette prise pour satisfaire les gens».

Athénée ANdrée Thomas

Concrètement, quel futur pour l’Arat?

Un problème plus fondamental concernant l’Arat réside dans son taux de fréquentation en baisse. Afin de régler ce problème, il faut que calme et sérénité reviennent au sein de l’établissement, estime Jean Leblon: «L’établissement n’est pas en bonne santé du point de vue de sa population: il y a de moins en moins d’élèves, la situation est préoccupante.» Quel que soit le futur de l’établissement, Claire Roekens regrette le manque de place laissé à l’opinion des jeunes: «L’école doit subir une remise en question fondamentale et considérer les élèves. On est passé à autre chose au niveau du rapport au savoir, avec Internet et les technologies: il faut apprendre d’autres choses et différemment.» À travers leurs revendications, les élèves expriment leur colère face à la société et leur situation: selon Maryam Kolly, sociologue à l’Université Saint-Louis, «ils ont conscience d’être dans un régime social à deux vitesses: celui qui sépare ceux qui sont nés du bon côté de la barrière et ceux qui sont nés du mauvais côté, les écoles d’élites versus les écoles poubelles, les quartiers aisés versus les quartiers pauvres. Ils sont au courant de l’inégalité des chances, d’un déterminisme social contre lequel il faut lutter cent fois plus pour créer des espaces de choix pour s’en sortir. Dès lors, l’hygiène et la salubrité des bâtiments sont certes capitales, mais c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase par rapport à un ensemble de déficits de ressources et d’opportunités».

ÉCOUTEZ : L’Émission  RÉALISÉE avec les élèves de 5ème secondaire DE L’ARAT en direct de l’Athénée Andrée Thomas (ARAT) dans le cadre de l’atelier radio Bruxitizen, LE 12 FÉVRIER 2020.

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