On m’appelait le ripou (reportage vidéo)
Un reportage réalisé par Lina Fattal et Soumaya El Haddouchi
L’angle de notre film:
Avant les interventions, avant l’uniforme, avant même d’être sur le terrain, il y a une étape dont on parle très peu: la formation. C’est à partir de là que nous avons décidé de construire notre documentaire vidéo:
«On m’appelait le ripou.»
Souvent, c’est le métier de policier qui est mis en avant dans les reportages, documentaires et films. Généralement, on parle peu de la formation, qui est pourtant essentielle, puisque tout commence là.Comment devient-on policier? Ce que cela implique vraiment, ce que ça change dans une vie et surtout, est-ce que ces jeunes en formation sont vraiment préparés au métier, à ce qu’ils vont voir?
Pour cela, nous avons rencontré Lucas Florian, policier au commissariat du Comte de Flandre. On lui pose une vingtaine de questions sur sa formation, ses débuts, les difficultés, mais aussi sur ce qu’il ressent, lui et sa famille. Le titre du reportage vient d’une phrase qu’il nous a dite. Au début, ses amis l’appelaient «le ripou», un terme d’argot (verlan de «pourri») qui désigne un policier corrompu. Une blague, mais seulement. Cela montre aussi les clichés qui existent autour de la police et le regard que les autres peuvent avoir, même dans son entourage proche.
Une formation qu’on ne voit jamais
Lucas nous explique que la formation, ce n’est pas juste apprendre des règles ou des techniques. C’est aussi apprendre à gérer des situations humaines, parfois compliquées, et à se gérer soi-même dans ces situations, car, comme il le dit, chacun a un vécu et des traumatismes différents. Une même situation peut affecter les policiers de différentes manières, surtout à leurs débuts. La formation leur permet d’entrer dans le métier de policier, mais ils apprennent réellement une fois sur le terrain. Il parle des doutes, de la pression, du fait de devoir être prêt mentalement. Il explique aussi que cela ne touche pas que lui: sa famille a dû s’adapter à le voir moins, et à parfois s’inquiéter.
C’est ça qu’on voulait montrer, pas juste un métier, mais tout ce qu’il y a derrière, avec des aspects positifs et négatifs, loin des images souvent simplifiées ou stéréotypées que l’on voit habituellement.
Les coulisses d’un parcours du combattant
Mais avant même de pouvoir poser une seule question, il a fallu trouver un policier qui accepte de réaliser l’interview. Et ça, ça a été clairement la partie la plus compliquée. On a envoyé énormément de mails. Vraiment beaucoup. La plupart sont restés sans réponse. D’autres ont mis des semaines à revenir… pour dire non. Sur place, dans les commissariats, c’était souvent la même réponse: «Il faut envoyer un mail.»
Nous nous sommes même rendues directement à l’école de police, en nous disant que cela allait peut-être débloquer les choses. On y est allées avec tout le matériel professionnel, hyperlourd, en jeûnant, sous la chaleur. C’était à Evere, donc presque une heure de trajet pour y arriver. On a fait tout ça avec l’espoir que ça marche. Sur place, on nous dit d’attendre. On attend, encore et encore, comme on le fait depuis un mois dans l’espoir d’une réponse positive. Et en fin de compte, une responsable arrive, regarde notre équipement… et refuse. Pour elle, c’était impossible de filmer sans autorisation préalable du supérieur et notre caméra était susceptible de les mettre mal à l’aise.
Un jour, on a enfin une réponse positive. Une jeune policière accepte d’être filmée. On était très contentes.Après tous les refus, on pensait que c’était bon. Le lendemain matin, on se lève tôt, très fatiguées, presque sans avoir dormi, et là, message inattendu: elle annule. Le matin même. Un gros coup dur, nous étions tellement soulagées la veille. Après tout ce qu’on avait fait, tout retombe d’un coup.
On refait le tour des commissariats et tous ont la même réponse, unanimement: «Il faut envoyer un mail.» Après quelques discussions avec des policiers, on nous explique pourquoi tant de refus. Le problème n’était pas le reportage, mais plutôt ce qu’ils allaient dire devant la caméra. Ils ne peuvent pas accepter un reportage sans que leur chef (du commissariat en question) ait vu les questions et analysé leurs réponses, car il nous a dit: «C’est notre réputation qui est en jeu, nous ne pouvons pas dire n’importe quoi devant une caméra.» Pour des reportages ou documentaires, la demande passe souvent par une enquête.
Le moment où tout bascule
Et puis, un peu par hasard, une solution apparaît. La cousine de Soumaya nous dit qu’elle connaît un policier.Là, directement, on reprend espoir. On prend contact avec Lucas. Il est partant, mais, évidemment, nos horaires ne correspondent pas du tout. On était même à deux doigts de faire l’interview dans un train, juste pour que ça se fasse. Et puis finalement, retournement de situation: il nous envoie un message pour dire qu’il a réussi à obtenir l’autorisation de filmer directement au commissariat.
Là, c’était vraiment le soulagement. On prévient, on s’organise, je réveille Lina de sa sieste, et on part.
Un tournage de nuit
On arrive au commissariat vers 21 h. Cette fois, c’est la bonne. Mais niveau matériel, ce n’était pas l’idéal. Les caméras de l’école, on avait dû les rendre entre-temps, après deux semaines où on n’avait quasiment rien pu filmer à cause de toutes les difficultés rencontrées. On a donc fait avec ce qu’on avait:un téléphone, un trépied et des micros qu’on avait achetés spécialement pour l’interview. Après l’interview, il était 23 h. Nous marchions avec un téléphone contenant 34 minutes de rushes (oui, oui, trente-quatre minutes, on était tellement contentes qu’on a failli réaliser un film) et un sourire jusqu’aux oreilles. Ça résume bien toute l’expérience. Rien ne s’est passé comme prévu, mais on a quand même réussi à aller au bout.
Un mal pour un bien
Finalement, malgré toutes les difficultés, les refus, les trajets interminables et les nuits blanches, on y est arrivées. On a failli abandonner tellement de fois, mais quand on a enfin pu réaliser l’interview, la satisfaction était immense. Voir notre travail prendre forme, entendre Lucas partager son expérience, et savoir que tous nos efforts avaient payé, c’était un vrai moment de bonheur.
Et puis, pour nous, qui aimons toutes les deux le monde de l’audiovisuel, ce projet a été une preuve qu’avec de la persévérance, même les défis les plus compliqués peuvent se transformer en une expérience enrichissante et mémorable. Et au moins, ça nous fera des choses à raconter.
Reportage disponible sur nos réseaux sociaux Instagram et Facebook : @bruxitizen