Les relations entre les jeunes et la police
Par Clara Van Isterdael
Quand la confiance se fissure entre les jeunes et la police
Entre sentiment d’insécurité, contrôles d’identité et vidéos virales, la relation entre les jeunes et la police en Belgique reste marquée par des tensions et des incompréhensions. Entre attentes de respect et défense de l’institution, la question de la confiance s’impose comme un enjeu majeur du vivre-ensemble.
Une relation façonnée par les expériences et le regard de la société
Pour certains jeunes, la présence policière rassure; pour d’autres, elle suscite méfiance ou tension. Cette relation oscille entre sécurité et défiance.
Entre réalités sociales, organisation policière, expériences de terrain et représentations médiatiques, elle se construit de manière complexe. Il n’existe d’ailleurs pas une seule relation entre la police et la jeunesse, mais une pluralité de situations, influencées notamment par la classe sociale, le genre ou le territoire.
À ces facteurs s’ajoute le regard de la société, qui influence directement la perception des interactions. Comme le souligne la criminologue Sarah Van Praet: «La société joue un rôle central et très présent dans la relation entre les jeunes et les policiers.»
Le contrôle d’identité: un geste vécu comme stigmatisant
Parmi les situations qui cristallisent les tensions, les contrôles d’identité occupent une place centrale. Selon le Forum des jeunes, 31% des 16-30 ans déclarent avoir déjà été contrôlés. Pour certains, ces contrôles répétés traduisent une suspicion permanente.
Sarah Van Praet explique: «Les policiers contrôlent essentiellement un groupe qui est très souvent contrôlé.» Elle ajoute: «Le contrôle d’identité alimente la méfiance et fragilise la confiance – c’est ainsi qu’il est souvent perçu par les jeunes.»
Lorsqu’ils visent de manière répétée certains profils – jeunes hommes issus de quartiers populaires ou racisés –, ces contrôles peuvent être interprétés comme une forme de défiance institutionnelle. Dimitri Gonzalez, policier, reconnaît que «une expérience négative […] peut conduire à généraliser et à juger l’ensemble de la profession».
La manière dont ces contrôles sont réalisés reste déterminante. «Des expériences positives de justice procédurale peuvent renforcer la confiance», souligne la criminologue. Expliquer les décisions, dialoguer et adopter une attitude respectueuse permettent de rendre l’autorité plus acceptable.
Dans cette optique, les modèles de police de proximité semblent produire des effets plus positifs. «Partout où on a investi dans des polices préventives de proximité, ça fonctionne plutôt pas mal», observe le délégué général aux Droits de l’enfant, Solayman Laqdim.
Une organisation structurelle à interroger
Au-delà des interactions individuelles, ces tensions renvoient aussi à des choix organisationnels. Les zones de police disposent d’une large autonomie, ce qui entraîne des pratiques variables selon les territoires.
Pour Sarah Van Praet, «une partie de ce qui est perçu comme de la violence découle […] de la manière dont le travail policier est organisé». Cette organisation peut conduire, parfois inconsciemment, à certaines pratiques comme le profilage, notamment en raison d’une présence accrue dans certains quartiers.
Les pratiques policières s’inscrivent ainsi dans un cadre plus large, marqué par des priorités politiques et sécuritaires. «Se faire accepter […] est essentiel. Des outils existent, mais ils impliquent de repenser les priorités», souligne la chercheuse.
Violences policières et légitimité
La question des violences policières reste l’un des points les plus sensibles du débat public. Ces situations influencent fortement la perception des jeunes et sont largement relayées sur les réseaux sociaux.
Sarah Van Praet insiste: «Il est essentiel d’accepter socialement qu’il y ait des violences policièrespour pouvoir les analyser.»
De leur côté, les forces de l’ordre rappellent que ces comportements ne représentent pas l’ensemble de la profession. «S’il y a faute […], le policier doit être puni», affirme Dimitri Gonzalez.
Ces situations posent un double enjeu: reconnaître les dérives et garantir une réponse institutionnelle transparente afin de préserver la légitimité de la police.
Le sentiment d’impunité: perception contre réalité?
Dans ce contexte, certains jeunes expriment un sentiment d’impunité. Porter plainte semble, pour eux, rarement aboutir.
La police conteste cette perception, rappelant l’existence de procédures disciplinaires et de mécanismes de contrôle comme le Comité P.
Mais, selon Solayman Laqdim, ce sentiment reste bien présent chez les jeunes. Les chiffres du Comité P –avec un taux élevé de classement sans suite – alimentent cette perception, même s’ils nécessitent une lecture juridique.
Un manque de visibilité des sanctions peut renforcer l’impression qu’elles n’existent pas.
Les réseaux sociaux: un amplificateur de tensions
Les réseaux sociaux jouent aujourd’hui un rôle central. Les vidéos de violences policières entrent souvent en résonance avec les expériences vécues.
Pour Sarah Van Praet, cette accumulation peut renforcer le sentiment d’être ciblé. Solayman Laqdimsouligne que les algorithmes tendent à renforcer les opinions existantes, accentuant la polarisation.
Certains policiers dénoncent toutefois des jugements hâtifs. «On a trop tendance à juger sur la base de quelques images», souligne Dimitri Gonzalez, rappelant aussi les limites liées au devoir de réserve.
Ces plateformes restent ambivalentes: elles peuvent à la fois révéler des abus et figer les positions.
Reconstruire la confiance
Au fil des témoignages, un constat s’impose: la confiance ne dépend pas uniquement des interventions, mais de la manière dont elles sont vécues et expliquées.
Lorsqu’un sentiment de ciblage ou d’injustice s’installe, la défiance grandit. À l’inverse, des interactions respectueuses et transparentes peuvent renforcer la légitimité de l’institution.
Plusieurs pistes émergent: renforcer la formation des policiers aux dimensions relationnelles, développer la police de proximité et favoriser les échanges avec les jeunes.
Une plus grande transparence sur le traitement des plaintes pourrait également atténuer le sentiment d’impunité.
Au-delà des tensions, l’enjeu reste clair: construire une relation fondée sur la confiance, essentielle au fonctionnement démocratique.
Clara Van Isterdael
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Lire l’article d’Alter Échos: «Violences policières: des solutions, peu de répercussions», Van Reeth, C., 15 mars 2023, alterechos.be