Population, médias, justice: la corde à trois fils

Par MODABI Lilia-Anaïs

1 sur 5. C’est la part des jeunes qui estiment ne pas être assez informés sur la justice belge. Ce chiffre vient de l’avis «Vous avez dit justice?» publié en décembre 2022. Le Forum des jeunes, avec Défense des enfants International-Belgique (DEI), y interroge des 16–30 ans sur la justice, notamment celle des mineurs. Le constat est clair: un fossé de communication persiste entre l’institution et la population.

Et la tendance n’aide pas. D’après le Baromètre de la justice 2024, la confiance a reculé, passant de 66% en 2010 à 54% en 2024.

Dans ce contexte, comment circulent les informations entre justice, médias et citoyens? Éléments de réponse avec le journaliste Sébastien Georis et le juriste Manuel Lambert.

Trois acteurs clés: médias, justice, population

Les médias

Souvent qualifiés de «quatrième pouvoir», ils garantissent la liberté d’expression et l’accès à l’information, rappelle le Conseil de l’Europe.

En Belgique, huit personnes sur dix s’informent sur la justice via le JT, selon le Conseil supérieur de la justice; beaucoup utilisent aussi les réseaux sociaux.

Pour Sébastien Georis, informer implique des règles strictes: vérifier les faits, rester indépendant, respecter les personnes. Cela inclut aussi certaines contraintes judiciaires, comme la protection des mineurs.

La justice

Elle veille au respect des règles qui organisent la vie en société, rappelle l’asbl Citoyenneté & Participation. Elle est censée servir les citoyens – encore faut-il qu’ils la comprennent.

À la Ligue des droits humains, Manuel Lambert agit pour garantir le respect des droits fondamentaux, notamment via des actions auprès du Parlement et des tribunaux.

La population

Au cœur du système, elle semble pourtant s’en éloigner. Pour le Forum des Jeunes et la Défense des enfants International-Belgique, une solution s’impose: écouter davantage les jeunes et intégrer leurs idées.

Si le lien entre institutions et citoyens se fragilise, qu’en est-il de la relation entre justice et presse?

Justice et médias: une relation d’entraide

La relation entre la presse et la justice se caractérise par un principe simple: le respect des missions de chacun.

Sébastien Georis insiste sur la séparation des pouvoirs. «Entre la justice et la presse, il n’y a pas de relation d’autorité. Nous ne sommes pas non plus dans une relation de partenariat. Évidemment, on a des contacts avec la police et la justice, mais dans le respect des missions respectives de chacun.»

Selon le CRISP, la séparation des pouvoirs est un principe clé de l’État de droit. La presse et la justice sont donc indépendantes et sans lien d’autorité.

Cela n’empêche pas des échanges ponctuels: chacune peut s’appuyer sur l’autre pour remplir son rôle. Manuel Lambert souligne d’ailleurs que les médias contribuent à rendre visibles les actions et combats de la Ligue des droits humains.

Pour le journaliste de la RTBF, couvrir l’actualité judiciaire ne diffère pas fondamentalement des autres domaines. «Comme dans d’autres domaines, il y a des règles et des réflexes journalistiques à suivre. Mais comme dans d’autres, il est bien de développer des connaissances approfondies.» Il explique que cette expertise dans le domaine judiciaire s’acquiert avec le temps.

En 2024, le Conseil supérieur de la justice (CSJ) – organe indépendant chargé de veiller au bon fonctionnement de la justice – a publié un rapport issu d’une table ronde sur la communication entre l’ordre judiciaire, les médias et le grand public.

L’objectif: dresser un état des lieux et proposer des pistes d’amélioration. Parmi elles, la mise en place de formations destinées aux journalistes sur le fonctionnement du système judiciaire, afin de dépasser un apprentissage souvent informel du terrain.

Des défis concrets subsistent, notamment sur la question des images. «Mettre en image les sujets judiciaires reste compliqué: la justice n’est pas toujours très visuelle», explique le journaliste.

Pour y répondre, le Conseil supérieur de la justice suggère, dans son rapport de 2024, d’examiner la possibilité pour le ministère public de fournir des images dans certaines affaires, via un cadre clairement défini.

Malgré leur indépendance, la justice et les médias se rejoignent autour d’un objectif commun: l’intérêt général, qui les amène à se soutenir ponctuellement dans leurs missions.

Pourquoi ce fossé communicationnel?

Comme évoqué en début d’article, une part importante de jeunes estime manquer d’informations sur le système judiciaire belge. Dans un contexte de méfiance croissante envers les institutions, une question se pose: d’où vient cette rupture?

Dans le cadre de son travail à la LDH, Manuel Lambert constate cette méconnaissance du système, en particulier chez les jeunes: «La population connaît mal la justice. Nous le voyons régulièrement lors d’audiences ouvertes au public: les gens sont souvent surpris par ce qui s’y passe et par son fonctionnement réel.»

Le conseiller juridique illustre ses propos avec le cas de Nizar Trabelsi: un homme tunisien condamné en 2004 pour tentative d’attentats terroristes. Selon la RTBF, il est revenu en Belgique et ne pouvait pas être expulsé vers la Tunisie où se pratique encore la torture. Pour comprendre cette décision, il faut aussi connaître certaines notions juridiques: la fonction de la Cour de cassation, la hiérarchisation des normes juridiques, etc. Une meilleure connaissance du système permettrait aux gens de mieux s’orienter quand ils y font face.

Le langage judiciaire constitue aussi un obstacle. Manuel Lambert souligne qu’il reste difficilement accessible: «Il est souvent question d’échanges entre avocats, juges ou parquet, ce qui rend la compréhension compliquée pour les personnes concernées.»

Ce constat est partagé par des jeunes placés en IPPJ, interrogés dans l’avis du Forum des jeunes et de la DEI: «C’est très difficile de comprendre toutes les informations reçues, les professionnels, surtout la juge, s’expliquent de manière complexe.»

Un manque d’informations et de clarté. Ces éléments constituent en partie des points clés de l’écart entre la population et la justice.

Une meilleure communication pour de meilleures relations

Attention! Le tableau n’est pas complètement noir. Et comme on dit, chaque problème a sa solution! Dans notre cas, il serait question d’un travail de pédagogie et de transparence pour améliorer l’accessibilité aux informations sur le fonctionnement judiciaire.

Selon Sébastien Georis, la presse doit rendre les informations sur la police et la justice à la fois claires et complètes: «Il faut les rendre accessibles pour que le public comprenne leur fonctionnement, en les vulgarisant et en les synthétisant.»

Les répondants à l’avis de 2022 du Forum des Jeunes et de la DEI évoquent aussi le recours à des formats comme les réseaux sociaux ou des vidéos explicatives, produits par les acteurs judiciaires eux-mêmes.

Pour le journaliste, les médias doivent aussi s’adapter aux jeunes en passant par les canaux qu’ils utilisent pour s’informer.

L’avis «Vous avez dit justice?» souligne également l’importance d’aborder la justice dès l’école. Des initiatives comme «Justice à la barre», proposées par l’ONG Citoyenneté & Participation, permettent de découvrir le système judiciaire à travers des mises en situation et des jeux de rôle.

Les répondants ont aussi exprimé la mobilisation des maisons de jeunes ou des centres d’information pour qu’ils puissent avoir accès à ces informations dans des lieux qu’ils fréquentent.

Manuel Lambert plaide aussi pour une plus grande ouverture des tribunaux au public, afin de mieux faire comprendre leur fonctionnement et les enjeux auxquels ils sont confrontés.

Il insiste également sur la nécessité d’un langage clair et accessible lorsque la justice s’adresse aux citoyens – un point qui rejoint la 16ᵉ recommandation de la table ronde du Conseil supérieur de la justice (juin 2024).

Alors, comment circule l’information entre justice, médias et citoyens? En bref: elle reste peu accessible et se diffuse mal.

Entre la presse et la justice, deux pouvoirs indépendants, un effort de formation des journalistes sur le fonctionnement judiciaire apparaît nécessaire. Un chantier utile pour les années à venir.

Mais l’essentiel est ailleurs: la justice – et, dans une moindre mesure, les médias – doit recréer un lien avec la population. Cela passe par un langage plus simple, mais aussi par une présence plus directe auprès des citoyens. Car sans compréhension, pas de confiance – et sans confiance, la justice peine à remplir pleinement son rôle.

MODABI Lilia-Anaïs

 

 

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