Par Pierre-Emile Alvarez

«Être policier aujourd’hui: entre engagement et pression psychologique»

En Belgique, la police compte environ 39 000 agents, répartis entre les niveaux fédéral et local, selon la police fédérale belge. Mais, derrière ces chiffres, la santé mentale inquiète: près d’un policier sur quatre se dit exposé au burn-out, d’après des enquêtes internes et syndicales.

La pression sur le terrain reste forte. Selon l’Observatoire de Safe Brussels, plus de trois policiers sur dix déclarent subir des violences physiques au moins une fois par mois dans certaines situations. Les menaces et intimidations sont, elles aussi, devenues fréquentes.

Dans ce contexte, certains évoquent une transformation profonde du métier. C’est le cas de Jacques (le prénom a été modifié), un agent de 48 ans, entré en 1997 et aujourd’hui membre de la zone SECOVA (Soumagne, Comblain-au-Pont, Visé, Dalhem). Après près de vingt ans d’intervention, il témoigne d’un quotidien marqué par l’engagement, mais aussi par une perte d’autorité et une pression accrue.

Quel a été votre parcours dans la police?

Entré dans la police en 1997 à Visé, j’ai rejoint en 2005 la zone SECOVA après la réforme, où je suis devenu gradé puis responsable du carrefour d’information zonal.

J’ai passé près de 18 ans en intervention, au contact direct du terrain et de la population. Aujourd’hui, je travaille au service administratif, tout en restant en lien avec les réalités opérationnelles via la gestion des informations et les contacts avec les citoyens.

Êtes-vous confronté à des violences dans l’exercice de votre métier? Si oui, sous quelles formes se manifestent-elles le plus souvent?

Oui, mais cela dépend beaucoup de la fonction occupée. Aujourd’hui, dans un service administratif, il s’agit surtout de violences verbales, par téléphone, avec des personnes agressives ou menaçantes. Lorsque j’étais en intervention, j’ai déjà été confronté à des violences physiques, mais ce n’était pas quotidien. Cela arrivait surtout dans des situations tendues ou avec des personnes sous l’influence de l’alcool ou de stupéfiants. J’ai aussi reçu des menaces, généralement dirigées contre ma fonction plutôt que contre moi personnellement. En revanche, certains collègues ont vécu des situations plus graves, avec des menaces visant leur famille ou des actes d’intimidation, comme des dégradations de leurs biens privés. Dans ces cas-là, ce n’est plus seulement le policier qui est visé, mais la personne elle-même. Sur les réseaux sociaux, il y a aussi beaucoup de critiques et de messages haineux. Cela reste souvent général, mais il arrive que certains policiers soient identifiés et ciblés personnellement.

«J’ai connu plusieurs collègues qui se sont suicidés.»

Comment expliquez-vous la méfiance ou l’hostilité d’une partie de la population envers la police?

Je pense que le premier facteur, c’est que la police représente l’État et l’autorité. Quand des personnes sont en désaccord avec une décision ou avec l’autorité en général, c’est souvent vers la police que leur frustration se dirige, parce que c’est nous qu’elles voient directement sur le terrain. On constate aussi que les règles sont moins bien acceptées qu’auparavant. Même un simple contrôle routier peut aujourd’hui provoquer des réactions agressives. Il y a également une image de la police associée uniquement à la sanction, notamment les amendes, alors que notre travail comprend aussi une dimension d’aide et d’assistance à la population. Enfin, il existe une confusion entre le rôle de la police et celui de la justice: lorsque des affaires n’aboutissent pas ou prennent du temps, les citoyens peuvent penser que la police n’a pas fait son travail, alors que les décisions dépendent du système judiciaire.

Certains citoyens dénoncent aussi certaines pratiques policières, comme des contrôles perçus comme injustifiés ou un usage excessif de la force. Comprenez-vous que ces expériences puissent alimenter cette méfiance?

Oui, je peux comprendre que certaines interventions puissent être mal perçues, surtout lorsqu’elles sont sorties de leur contexte ou mal expliquées. Chaque intervention est différente et dépend de nombreux facteurs, notamment le comportement de la personne contrôlée ou la situation de danger. La grande majorité des policiers travaillent dans le respect de la loi et des procédures, mais comme dans tous les métiers, il peut y avoir des erreurs ou des situations mal comprises. Le problème, c’est que ces cas-là peuvent marquer les esprits et influencer l’image globale de la police.

Comment percevez-vous les accusations de violences policières relayées dans les médias et sur les réseaux sociaux?

Il existe des situations réelles, mais aussi des cas où les faits sont mal interprétés, notamment lorsque les images circulent sans contexte. Aujourd’hui, tout peut être filmé et diffusé très rapidement. Une intervention peut être jugée sur quelques secondes de vidéo, sans que l’ensemble de la situation soit connu. Il faut distinguer une intervention nécessaire, dans un cadre légal, d’un comportement inapproprié. La grande majorité des policiers font leur travail correctement, mais certains cas isolés peuvent affecter l’image de toute la profession.

Existe-t-il des mécanismes de contrôle lorsque des policiers commettent des erreurs ou lorsque des citoyens portent plainte?

Oui, il existe différents mécanismes. Une plainte peut être examinée en interne par la hiérarchie, mais aussi par des organismes externes comme le Comité P. Avec l’expérience, on comprend que ces contrôles font partie du fonctionnement normal de l’institution. Ils permettent d’analyser les interventions et de vérifier si les règles ont été respectées.

«Quand un policier veut passer à l’acte, il a déjà l’arme et la formation.»

La formation policière prépare-t-elle suffisamment à la réalité du terrain, selon vous?

Oui, la formation est bonne et adaptée à la réalité du terrain. Elle évolue avec le temps pour s’adapter aux nouvelles situations. Mais il est impossible d’apprendre tout en formation, parce que le métier est très varié et chaque situation est différente. La gestion de la violence et du stress s’apprend beaucoup avec l’expérience. Il y a aussi des formations continues, avec des simulations d’interventions, ce qui permet de rester préparé. Ce qui pourrait être amélioré, c’est l’accompagnement psychologique des policiers, pour les aider à gérer certaines situations difficiles.

La formation met-elle aujourd’hui suffisamment l’accent sur la désescalade et la gestion des conflits?

La formation a beaucoup évolué par rapport à mes débuts. À l’époque, on insistait surtout sur les aspects techniques et juridiques. Aujourd’hui, on parle davantage de communication, de gestion du stress ou de techniques de désescalade. C’est une évolution positive, parce que beaucoup d’interventions peuvent être résolues par le dialogue. Mais la formation ne peut pas tout prévoir: certaines situations restent imprévisibles et demandent surtout de l’expérience.

Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous êtes confronté dans l’exercice de votre métier aujourd’hui?

La charge de travail varie fortement selon le service et la zone géographique. Intervenir dans une zone calme n’a rien à voir avec le quotidien des grandes villes comme Liège ou Bruxelles. Cependant, tous les agents subissent des horaires pénibles avec le travail de nuit, les week-ends et les jours fériés. Le manque de personnel et les difficultés de recrutement aggravent la situation.

L’absentéisme augmente et ceux qui sont présents doivent trinquer pour compenser les effectifs manquants. Le métier devient aussi techniquement épuisant. Les lois et les procédures changent sans cesse, comme avec le nouveau Code pénal prévu pour 2026, qui nous obligera à tout réapprendre. Il faut désormais être un expert dans tous les domaines, notamment avec l’informatique, qui évolue très vite. Enfin, le travail administratif prend un temps énorme, car la justice est débordée et délègue de plus en plus ses tâches à la police.

Vous sentez-vous suffisamment soutenu par votre hiérarchie après des interventions difficiles?

Personnellement, j’ai toujours ressenti un bon soutien. Il existe des services comme le «Stress-Team» au fédéral ou des services d’assistance aux victimes en interne. On organise des débriefings opérationnels, mais aussi émotionnels avec des psychologues. La hiérarchie peut conseiller ces aides après une intervention traumatisante. Le soutien de la famille est aussi crucial, car ils savent que nous faisons un métier particulier. Malheureusement, je pense que certains jeunes ne sont peut-être pas toujours au courant de tout ce qui est mis en place pour eux.

Comment percevez-vous les difficultés psychologiques auxquelles certains policiers peuvent être confrontés?

Oui, c’est une réalité. Certains policiers sont déçus par le métier, parce que la réalité ne correspond pas à ce qu’ils imaginaient. C’est un métier difficile, avec des contraintes importantes et parfois un manque de reconnaissance. J’ai connu plusieurs collègues qui se sont suicidés. C’est toujours difficile de démêler le privé du professionnel, car nous passons parfois plus de temps avec nos collègues qu’avec nos propres familles. Mais il y a un facteur indéniable: l’accès à l’arme. Un civil peut «rater» une tentative avec des médicaments; un policier, lui, a un outil irréversible entre les mains et il sait s’en servir. C’est pour cela que le soutien de la hiérarchie et des services comme le «Stress-Team» est vital, même si certains jeunes n’osent pas encore y faire appel.

Propos recueillis par Pierre-Emile Alvarez

En savoir +

Lire l’article d’Alter Échos: «Quand la mort fait partie du job», Cobbaut, N., 30 janvier 2024, alterechos.be

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