Les maisons de jeunes

Par ATANESSIAN Leaticia

Les relations entre les jeunes et les institutions sont souvent abordées à travers le prisme de la tension, du contrôle et du conflit. Police, sécurité, prévention: autant de mots qui cristallisent les débats. Pourtant,dans l’ombre de ces discours, d’autres figures façonnent silencieusement le quotidien des jeunes bruxellois.

Un autre regard sur l’encadrement des jeunes

En Fédération Wallonie-Bruxelles, on compte près de 90 maisons de jeunes reconnues. À Bruxelles, elles accueillent chaque année plusieurs milliers de jeunes âgés de 12 à 26 ans. Subventionnées par les pouvoirs publics, mais fortement ancrées dans leurs quartiers, elles proposent un accueil libre, des projets collectifs et un accompagnement éducatif inscrit dans la durée.

À Evere, l’une de ces structures nous ouvre ses portes. Rien n’y est ostentatoire. Le bâtiment est simple, presque invisible dans le paysage urbain. Pas de portique, pas d’uniforme, pas de contrôle à l’entrée. On y entre librement, dans une atmosphère qui contraste avec celle d’autres institutions plus formelles.

Dans le débat public, les relations entre les jeunes et les forces de l’ordre occupent une place importante, souvent marquées par la tension. Mais en parallèle, une autre relation se construit, plus silencieuse et pourtant essentielle: celle entre les jeunes et les éducateurs de terrain. Une relation fondée sur un mot central: la confiance.

«Ici, on nous parle comme à des humains»

Dans le salon principal, quelques jeunes sont installés autour d’une table. Certains discutent, d’autres pianotent sur leur téléphone, pendant qu’un éducateur circule, s’arrête, échange quelques mots. Et même si rien ne semble organisé, tout l’est. Cette apparente liberté fait partie intégrante du projet éducatif.

Pour Adam, 17 ans, c’est avant tout «un endroit où on peut souffler». «À l’école, on est toujours évalués. Dans la rue, on est toujours surveillés. Ici, on nous parle comme à des humains», explique-t-il. Une phrase simple, mais lourde de sens. Son témoignage revient souvent sous des formes similaires chez les jeunes rencontrés. Beaucoup décrivent un espace où ils peuvent exister sans être immédiatement jugés, étiquetés ou évalués. Certains viennent pour «souffler», d’autres pour s’éloigner de tensions familiales ou scolaires, d’autres encore simplement pour retrouver des repères.

Les éducateurs sont fréquemment perçus comme des figures proches, issues du même environnement. Pour plusieurs jeunes, ils incarnent des repères stables: «de grands frères», capables de comprendre leurs réalités sans les réduire à leurs difficultés.

Une relation construite dans le quotidien

Ici, la confiance ne se décrète pas. Elle se construit lentement, souvent dans des moments anodins: une sortie au bowling, un atelier culinaire, une discussion improvisée en fin de journée. «On ne commence jamais par poser des questions personnelles », explique un éducateur. On commence par être là. Le reste vient tout seul. La confiance, ça se gagne. Comme avec tout le monde, il y a un travail à faire pour qu’ils aient confiance en nous.»

Cette présence constante est un élément central du travail éducatif. Contrairement à d’autres intervenants institutionnels, les éducateurs de maisons de jeunes s’inscrivent dans la durée. Ils voient les jeunes grandir,changer, traverser des périodes difficiles

Cette continuité permet l’émergence de liens solides.

Pour Lina, 18 ans, cet espace a représenté un refuge à une période marquée par de fortes attentes extérieures. «J’avais l’impression qu’on attendait toujours quelque chose de moi.» Dans ce cadre, elle découvre une écoute sans pression ni injonction. Plutôt que de lui dire ce qu’elle devait devenir, on l’invite à réfléchir à ce qu’elle souhaite construire: une posture favorisant une redéfinition positive de soi.

Deux logiques différentes: éducateurs et institutions

Les jeunes établissent souvent eux-mêmes une distinction entre les éducateurs et d’autres institutions, notamment la police. Sans confrontation directe, ils décrivent deux types de relations très différentes.

Les éducateurs ne se positionnent pas comme des figures d’autorité classiques. Ils n’ont pas de pouvoir de sanction et ne jouent pas un rôle de contrôle. Leur posture repose sur l’écoute, le dialogue et l’accompagnement.

«Les jeunes font très bien la différence, souligne un éducateur. Ils savent qu’on n’est pas là pour les surveiller ou les dénoncer.»

Cette indépendance est essentielle pour instaurer la confiance. Elle permet aussi d’aborder des sujets sensibles, notamment des expériences vécues comme injustes ou difficiles avec d’autres institutions.

«On essaie de donner des clés de compréhension, pas d’alimenter la colère, ajoute un éducateur. Mon rôle est d’être là pour eux, mais comme on est des êtres humains, ça peut aller au-delà de ça. Ça devient des petits frères et sœurs.»

Le regard de la police: deux logiques, deux temporalités

Interrogé, un policier bruxellois reconnaît l’importance de ces structures: «Les éducateurs sont des acteurs essentiels de la société. Ils créent du lien là où nous intervenons souvent dans l’urgence.»

Il observe également une évolution des relations entre jeunes et forces de l’ordre: «Oui, beaucoup de jeunes ont aujourd’hui moins confiance en la police. Les contrôles répétés peuvent créer de la frustration, surtout lorsqu’ils sont vécus comme injustifiés.»

Il insiste cependant sur une différence fondamentale de mission: «Notre rôle n’est pas d’éduquer, mais de faire respecter la loi.»

Selon lui, les éducateurs interviennent en amont, dans des espaces plus stables, tandis que la police agit souvent dans des situations déjà tendues. Cette distinction structure des perceptions différentes et explique en partie les malentendus persistants.

Il évoque aussi un sentiment de stigmatisation chez certains jeunes, parfois renforcé par les réseaux sociaux et la médiatisation des interventions policières. Sans nier les critiques, il estime que ces éléments ont profondément modifié l’image de la police dans l’opinion publique.

Un espace pour se construire

Au-delà de l’accompagnement individuel, les maisons de jeunes jouent un rôle important dans la construction identitaire. À travers des projets artistiques, culturels ou citoyens, elles offrent des espaces d’expression souvent absents ailleurs.

Ateliers d’écriture, projets audiovisuels, débats, sorties culturelles: ces activités permettent aux jeunes de développer leur confiance en eux et de se sentir légitimes dans leur prise de

parole.

«Quand un jeune mène un projet de A à Z, qu’il ose parler en public, c’est une vraie victoire », explique un éducateur. Mais il faut aussi composer avec des moyens limités et des réalités parfois difficiles sur le terrain.»

Un rôle social souvent invisible

Les maisons de jeunes ne remplacent ni la famille, ni l’école, ni les institutions. Mais elles constituent parfois l’un des seuls espaces où certains jeunes se sentent réellement à leur place.

Les éducateurs travaillent avec des réalités complexes: précarité, décrochage scolaire, tensions familiales, discriminations. Leur engagement repose aussi sur une forte dimension humaine.

«On s’attache forcément », reconnaît l’un d’eux. Et parfois, c’est lourd. Mais quand un jeune revient et dit que ça l’a aidé, ça donne du sens à tout.»

Une confiance fragile, mais essentielle

La relation entre les jeunes et les éducateurs reste fragile. Elle peut être mise à l’épreuve par des conflits, des incompréhensions ou des parcours interrompus. Les éducateurs doivent constamment ajuster leur posture entre proximité et cadre. Cette tension fait partie intégrante du métier et nécessite une formation, un travail collectif et un soutien institutionnel qui reste parfois insuffisant.

Malgré ces défis, les maisons de jeunes occupent une place essentielle dans le paysage socio-éducatif bruxellois. Elles incarnent une autre manière d’entrer en relation avec les jeunes, fondée sur la reconnaissance et le respect mutuel.

Repenser la prévention

À Bruxelles, près d’un jeune sur cinq est exposé à un risque de pauvreté ou d’exclusion sociale. Dans ce contexte, les réponses ne peuvent se limiter à une approche sécuritaire.

Les maisons de jeunes jouent un rôle de prévention sociale en amont des ruptures. Elles contribuent à créer du lien, souvent avant même que les difficultés ne deviennent visibles.

«La confiance, c’est de la prévention», résume un éducateur.

Au-delà des débats sur la sécurité, une question centrale demeure: quelle valeur accorder aux liens construits avant la rupture, et que coûte leur absence?

ATANESSIAN Leaticia

En savoir +

Lire l’article d’Alter Échos: «Maisons de jeunes: du kicker à la politique», Dechamp, A., 15 décembre 2025, alterechos.be

 

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